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(Les Disputaisons) La critique en poésie, Ludovic Degroote


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Posté 07 novembre 2019 - 10:49

 

6a00d8345238fe69e20240a4c3a836200d-100wiAu risque de répéter ce que certains ont dit dans cette « disputaison », je ne me sens pas un critique, même sâil mâarrive de publier des comptes rendus dâun livre quâon pourrait qualifier de critiques dès lors quâils sembleraient poser un avis ou établir un jugement. Les raisons pour lesquelles je ne me considère pas un critique étant privées, il nây a pas à sây étendre. Pour lâautre aspect, il est plutôt rare que jâémette un jugement sur un livre ; le cas échéant, cela a toujours débouché sur du positif, car je ne me vois pas user mon temps à établir une note négative ou à parler dâun livre que je nâai pas aimé : cela ne relève pas du devoir quâévoque Pierre Jourde (1) cité par Jean-Pascal Dubost dans sa lettre dâintention, mais du plaisir : je suis libre de mes lectures comme des livres sur lesquels je choisis de faire une note, nâétant pas salarié pour un emploi de critique ni astreint à quoi que ce soit.

Quant à ce qui est de juger, je prétends davantage rendre compte dâun livre quoique je nâaie objectivement pas autorité ou compétence pour le faire. Au mieux, lâhabitude a pu servir dâentraînement, et de ce point de vue lâexpérience du CNL a été précieuse : comme chaque membre de la commission poésie, il mâest arrivé dâavoir à établir une note sur des manuscrits que je nâaimais pas ou qui étaient loin de moi : je lâai fait, câétait mon boulot, avec les réserves qui sâimposaient : il nây a pas de raison que jâaie raison. Et comme la plupart des membres de cette commission, jâai défendu des projets aux antipodes de mes goûts : objectiver est une manière de rendre compte, cela éloigne dâappréciations négatives dont je craindrais quâelles soient hâtives ou insuffisamment fondées. En outre, étant par tournure dâesprit plus attentif au détail quâaux ensembles et aux globalités, de nombreux éléments du livre mâéchappent. Quel intérêt y aurait-il à publier un jugement dépréciatif qui me prendra du temps à élaborer et dont je pourrais douter ? On pourrait objecter que je ne suis pas mieux sûr de tel éloge, certes, mais je veux bien me risquer pour soutenir, pas pour attaquer. Que lâon considère cela comme une forme de faiblesse, quâimporte : câest ma façon ; à chacun la sienne.  

Je ne me sens pas concerné par le mot « indigents » quâemploie Jourde même si je reconnais avoir traité dâouvrages de valeur différente à mes yeux. Deux ou trois auteurs ont pu mâinciter à écrire une note sur leurs livres parce quâils savaient par une lettre que je les avais lus ; cela me donne envie de regimber ; il mâest néanmoins arrivé de le faire quatre fois, par amitié plus que par complaisance (2), en me bornant à des notations descriptives et sans porter dâappréciation globale. Si je nâavais pas reconnu des qualités à ces quatre livres, je ne mây serais pas résolu, ce qui fut le cas à plusieurs reprises. Cela ne signifie pas que tout livre dont je ne ferais pas une note, même brève, soit implicitement méjugé : la disponibilité prévaut sur le désir : élaborer une note, encore une fois, réclame du temps ; cela impose une lecture attentive et lente, puis de réfléchir à la composition et à la rédaction ; parfois, je nây arrive pas et laisse tomber en cours de route. Dâautre part, je distingue la sphère publique, lorsque la note est destinée à être publiée, de lâautre, qui peut faire lâobjet dâune lettre à lâauteur, ou qui favorise des jugements plus tranchés dans des annotations qui nâont pas à sortir du livre, parce quâelles témoigneraient plus, comme une pierre de touche, de mon approche de lâécriture que de celle du livre en question (3). Les trois tiennent de la lecture critique, mais ne sâécrivent pas de la même manière, leurs destinataires étant différents.

Ce qui singularise la poésie par rapport aux autres genres littéraires, câest quâelle est mal traitée. Je nâécoute quasiment plus les émissions littéraires, elles me fatiguent très vite : elles participent dâun système de médiatisation dont on sait quâil sâauto-satisfait, critiques inclus ; la poésie en est très absente, pour des raisons commerciales, médiatiques et littéraires. Il suffit dâobserver lâangle par lequel la majorité â pas tous, il faut le souligner - des journalistes littéraires affrontent un livre de poésie ; ce qui les intéresse, qui est le plus aisé à aborder et à la mode, est la dimension narrative (4); câest ainsi que jâai entendu, par exemple, tel journaliste reconnu pour ses compétences littéraires interroger lâauteur dâun recueil de poèmes dépourvus de narration sur son « récit », revenant sans cesse à ce mot cependant contesté, ou mâentendre parler systématiquement par tel autre non moins accrédité de mes « romans » : câest plus confortable que de sâattaquer à la matière de lâécriture. Cela me semble rejoindre lâutilisation du mot poésie / poétique hors du champ de la poésie : il y en a partout sauf là où elle est. Je suppose que câest une des raisons pour lesquelles des écrivains de poésie ont souvent pris le relais de cette activité critique en ce qui concerne ce genre littéraire : ils lâapprochent de lâintérieur - ce qui ne préjuge en rien de la qualité de leur lecture.

Ludovic Degroote
          
1. « L'argument mille fois assené : ignorons les livres médiocres, ne parlons que de ce qui est bien est celui de la critique de complaisance, et sert à couvrir la défense d'ouvrages indigents. D'autre part, une critique qui décrète qu'il est de son devoir de s'en tenir à l'éloge s'enlève la moitié de sa signification » Pierre Jourde, « La possibilité d'une critique littéraire », in : Quaderni, n°60, Printemps 2006, « La critique culturelle, positionnement journalistique ou intellectuel ? »
2. À propos de complaisance, je soulignerais la position â louable mais discutable, parce que parfois frustrante â de François Heusbourg qui, en tant que directeur des éditions Unes, interdit aux auteurs quâil publie de produire des notes sur les livres publiés aux dites éditions.
3. Sans aller jusquâau mot dâAnatole France - « Pour être franc, le critique devrait dire : Messieurs, je vais parler de moi à propos de Shakespeare, à propos de Racine, ou de Pascal, ou de Goethe. Câest une assez belle occasion. »
4. Il est frappant de voir que les romans prédisposent souvent à des questions qui ouvrent la porte à un autre roman.


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