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(Note de lecture), Je me souviens doit être dit comme je t'aime, de Marcel Migozzi, par Eric Eliès


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Posté 08 novembre 2019 - 09:53

 

6a00d8345238fe69e20240a49ad1d0200c-100wiCe petit recueil, divisé en trois parties, bruisse des rumeurs dâune vie. Les poèmes, émaillés de repères chronologiques parfois dâune très grande précision (lâOccupation, lâécrasement de la Hongrie en 1956, la guerre dâAlgérie, etc.), brassent le souvenir des personnes et des lieux aimés. La vie fut parfois matériellement difficile, notamment au temps de lâenfance, mais même si lâamertume des épreuves et des déceptions, qui laisse au cÅur des regrets, ne peut être totalement effacée, seul lâamour, au final, mérite dâêtre célébré dans ces poèmes qui mélangent, jusquâà lâidentification, les verbes « aimer » et « se souvenir ».

Lâamour ici est un élan vital, qui pousse à lâengagement, davantage quâun sentiment purement affectif. Même si, dans sa grande encyclopédie des poètes du vingtième siècle, Robert Sabatier a sans doute exagérément insisté sur la dimension sociale dâune poésie de «poète-ouvrier », Marcel Migozzi a épousé les causes idéologiques du siècle et a milité avec ferveur (au nom dâune trinité Révolution / Amour / Poésie) pour lâavènement dâun monde plus juste et plus fraternel. Mais la réalité des grands combats politiques nâest pas à la hauteur de lâamour humain :

Dans lâautomne pluvieux de 56
Ses mains tachées par le rouge de lâencre
Et de la Hongrie étranglée
Le Maître ne peut oublier la pluie
Et son rideau de fer

ou encore :

Odeur de la ronéo
Pour un journal dâutopie
On en est revenus défaits
Jâoublie â jâessaie
Je vais dans mon jardin
Les rosiers sont abandonnés
Les fruitiers emplis de consonnes dures
Se plaindre à qui
Avec ces raisins noirs de la profanation
Dans la gorge la vie â est devenue si lente
Nâen savent rien les camarades morts
 
Au-delà des rêves teintés dâutopie, ce sont les petites actions du quotidien qui émergent comme des repères et suscitent des sourires réciproques comme quand le poète, qui fut maître dâécole, croise ses anciens élèves devenus adultes ou se souvient de ses premiers textes, écrits sur la table de la cuisine et chargés de ratures. La deuxième section du recueil (intitulée « Rencontres sans rendez-vous ») est une suite de petites vignettes dâinstants présents saisis sur le vif au jardin, dans la rue, sur la plage un dimanche dâété, etc. Sây énonce lâaveu de la beauté du quotidien, quâon néglige au lieu de la célébrer et dâen jouir autant quâil le faudrait :

Tout ce monde du peu
en morceaux dâordinaire,
Mais la grâce accordée à la matière et nous
Indifférents à ce butin (quels cons).

Et câest le corps â surtout le corps de la femme aimée â qui culmine comme un amer de beauté et aimante le désir, ancrant le poète dans un monde sublimé par une présence charnelle où le poète reconnaît à la fois un autre et un double de lui-même :

Lâautre chair, la même

Ce souvenir dâun corps canon
Qui tonnait dans la chair,
De ces mains folles, déléguées
Par un corps insatiable
Pour connaître lâautre chair,
La même

Mais le corps vieillit⦠Le passage du temps est au cÅur de la poésie de Marcel Migozzi. La mémoire et la poésie restituent des instants de vie dans leur intensité vécue, souvent presque douloureuse car se souvenir suscite aussi un sentiment de perte, que ce soit par le constat de la transformation des lieux où nous avons vécu ou par la confrontation avec la mort des êtres chers. Le vieux village du Cannet, juché sur une colline en surplomb de la petite ville où Marcel Migozzi réside, symbolise cette distance entre passé et présent.

Les ormes du vieux village sont morts
comme les hommes au travail
sous le merlin des heures
Il y a maintenant sur la place un microcoulier
trop jeune pour sâen souvenir

Le recueil sâachève ainsi sur lâévocation des amis disparus, à la fois nostalgique des liens dâamitié et cruellement lucide sur le flétrissement inéluctable de toute vie, comme dépérissent les fleurs déposées sur la tombe dâun cimetière. Plus que la mort elle-même, câest lâusure et le vieillissement (le regard qui sâéteint, les os qui saillent, etc.) jusquâà lâagonie du corps que le poète redoute et conjure par le recours au poème, qui tente de ressusciter, comme une sorte de Résurrection profane, la présence charnelle des êtres aimés :

Dans vos prénoms, vos corps veillaient
Puis ont vieilli.
Ne vous enfantent plus.
Mais le dernier de vos silences
Ne peut rompre les liens qui vous attachent
A nos paroles.
Je vais vous rappeler par vos diminutifs.     

Eric Eliès

Marcel Migozzi, Je me souviens doit être dit comme je tâaime, Editions Henry, 2019, 80 p., 8⬠?  

Voir aussi dans lâanthologie permanente de Poezibao des extraits dâune autre parution récente de Marcel Migozzi, Rouge convalescent suivi de Lâinvisible donation.


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