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(Note de lecture), Rainer Maria Rilke, Vergers suivi de Quatrains Valaisans, par Mathieu Jung


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Posté 20 novembre 2019 - 10:28

 

6a00d8345238fe69e20240a4ecf886200b-100wiRilke allophone
Rilke. Non pas le poète des Sonnets à Orphée ou des Élégies de Duino. Celui des poèmes français, ici repris sur papier épais au Bruit du temps, avec une préface de Bernard Baillaud. À savoir : Vergers et les Quatrains valaisans (recueils initialement parus en 1926 à la NRF). Avec, en prime, treize lettres de Rilke à Jean Paulhan, où lâon apprend notamment que le titre Vergers est de Paulhan, non de Rilke. Et Baillaud de noter de manière plaisante dans sa préface : « Toujours est-il que ceux qui, de Gustave Roud à Philippe Jaccottet, ont employé le terme de vergers, pensant rendre hommage à Rainer Maria Rilke, ont été réellement fidèles, sans le savoir, et sans quâil le sût lui-même, à Jean Paulhan. » Paulhan a décidément joué un rôle important pour nombre de poètes et dâécrivains : que lâon songe, par exemple, à Joë Bousquet, Francis Ponge, Malcolm de Chazal ou encore à Pauline Réage.
On disposait déjà de lâintégralité des poèmes français de Rilke dans la collection « Poésie / Gallimard », avec une agréable préface de Philippe Jaccottet. Cette nouvelle édition ne sâintéresse quâaux poèmes français publiés du vivant de Rilke. Les lettres à Paulhan permettent de mieux situer le geste de Rilke, encore que le mystère qui enveloppe ces quatrains leur assure leur grâce et leur charme si particulier.   
Les pièces de Vergers et des Quatrains valaisans ne sont conçues par leur auteur que comme des « essais de latinité » (lettre du 14 février 1925). On y lit la pointe la plus fragile de la poésie de Rilke. Des poèmes allophones, donc, couchés dans « une voix, presque mienne ». Rilke, qui avait porté la langue allemande au très haut degré de perfection de ses sonnets et élégies ; Rilke traducteur de Paul Valéry ; Rilke arrivé au bout de la langue allemande ; Rilke au seuil du silence, chante dans une langue qui nâest pas la sienne.

Holzwege
Cette réédition constitue une occasion de relire le « Pourquoi des poètes ? » de Heidegger, conférence prononcée en 1946, pour célébrer le vingtième anniversaire de la mort de Rilke. Heidegger reprend la formule célèbre tirée de lâélégie Brot und Wein de Hölderlin : « Wozu Dichter in dürftiger Zeit ? » À quoi bon des poètes en temps de détresse ? La méditation de Heidegger débute sur Hölderlin et lâimmense nuit du monde, avant de se concentrer sur Rilke. En quoi, demande Heidegger, Rilke peut-il être considéré comme un poète en temps de détresse ? Et jusquâà quel point ?
À partir dâun poème tardif de Rilke, Heidegger interroge le risque et lâabri. Toutes deux notions inséparables de lâOuvert rilkéen. Câest, au fond, une sorte de hasard objectif à la croisée des langues, du poème et de la philosophie qui nous ramène à Heidegger, lorsque lâon songe aux poèmes français de Rilke. « Pourquoi des poètes ? » sera repris dans Chemins qui ne mènent nulle part (Holzwege, 1949), recueil dont le titre français fait écho aux Quatrains valaisans :

Chemins qui ne mènent nulle part
entre deux prés,
que lâon dirait avec art
de leur but détournés,

chemins qui nâont
devant eux rien dâautre en face
que le pur espace
et la saison.

Les sentiers valaisans qui sillonnent « entre deux prés » ne sont en rien les sentiers forestiers et ardus (câest le sens de Holzwege) sur lesquels sâengage Heidegger. « â¦ Dans la forêt, il y a des chemins qui, le plus souvent encombrés de broussailles, sâarrêtent dans le non-frayé. [â¦] Bûcherons et forestiers sây connaissent en chemins. Ils savent ce que veut dire : être sur un Holzweg, sur un chemin qui ne mène nulle part. »  Or, à la manière des chemins de Heidegger, ceux de Rilke, quand bien même « détournés », quand bien même semblables à des sentiers dâégarement ou dâabandon, sont autant de détours vers lâOuvert (das Offene). Ils ouvrent vers lâineffable, « le pur espace/et la saison ». La poésie nâest autre quâune aventure dans le « non-frayé ». À plus forte raison pour un poète au bout des mots :

Notre avant-dernier mot
Serait un mot de misère
Mais devant la conscience-mère
Le tout dernier sera beau.

Car il faudra quâon résume
Tous les efforts dâun désir
Quâaucun goût dâamertume
Ne saurait contenir.

Fenêtres, départ, écart, regard
Autre figure rilkéenne de lâOuvert : la fenêtre, à laquelle la section 50 de Vergers (onze quatrains) est précisément consacrée. Ut fenestra poesis, comme nous lâapprend Pascal Dethurens dans un ouvrage récent (LâÅil du monde, 2018). La fenêtre sert aussi de cadre au poème, sans quoi déborderait le « grand trop du dehors ». La fenêtre permet de situer, de contenir lâapparition.

Tous les hasards sont abolis. Lâêtre
se tient au milieu de lâamour,
avec ce peu dâespace autour
dont on est maître.

Il convient également de relire Les Fenêtres, recueil posthume composé en français, qui nâest pas sans prolonger le regard. La fenêtre donne accès aussi bien au bleu du ciel quâà la longue nuit du monde.
On a pu dire que ces petits poèmes relèvent du secondaire, du mineur dans lâÅuvre de Rilke. Soit. Ils ne sont pas, pour autant, le produit dâun lyrisme garroté. Ils participent bien au contraire dâun chant plus profond. Seulement, lâessentielle mélopée passe ici par un écart, du fait de la langue française que pratique Rilke en allophone.
Sans doute que ce passage par le français était lié à lâétat civil du poète, puisquâil se fit en vue dâune naturalisation suisse. Quâimporte. Rilke reste incontestablement chez lui en poésie. Câest affaire de musique et de regard.
Et la musique : ce dernier regard
que nous jetons nous-mêmes vers nous !

Introspection, à la lettre. Mais reprenons ce poème issu de Vergers dans son ensemble :

Le sublime est un départ.
Quelque chose de nous qui au lieu
de nous suivre, prend son écart
et sâhabitue aux cieux.

La rencontre extrême de lâart
nâest-ce point lâadieu le plus doux ?
Et la musique : ce dernier regard
que nous jetons nous-mêmes vers nous !

Le sublime comme départ, comme arrachement, comme scission de lâêtre vers le haut. Un orietur, si lâon veut. La langue est ici dépouillée, claire. Elle sillonne vers lâOuvert, au risque du poème. Départ, écart, regard. Seule manière de se tenir dans lâéclaircie de lâêtre.

Lâinfime et lâintime
Ces poèmes français sont autant de miniatures élégiaques, de stances au lyrisme sinon restreint, tout du moins intimiste. Pour le dire autrement, ce nâest pas là le souffle duinésien. Les poèmes français de Rilke témoignent incontestablement de « diese Liebe zu den Geringen » dont il est question dans les célèbres Lettres à un jeune poète.
De fait, Rilke entretient ici un amour pour les choses infimes (« den Geringen »). On assiste à une entreprise de sauvetage du fragile et du ténu. Lâinfime communique avec lâunivers : lâespace restreint du quatrain au vers resserré est une sérénité crispée tendue vers lâOuvert. Même quand les yeux se ferment, ou lorsque sâéteint la bougie.

À la bougie éteinte,
dans la chambre rendue à lâespace,
on est frôlé par la plainte
de feu la flamme sans place.

Faisons-lui un subtil
tombeau sous notre paupière,
et pleurons comme une mère
son très familier péril.

Ce « familier péril » nâest autre que la constante mise en danger de lâêtre lyrique. Wozu Dichter⦠? Le poète, fragilité bordée de néant, dont la silhouette se découpe dans lâOuvert ; fragilité qui déambule dans lâImpossible. On découvrira dans cette réédition de Vergers et des Quatrains valaisans un poème offert à Paulhan, lequel témoigne de ce constant péril :

Oh, les bulles de savon !
Souvenirs dâanciens dimanches :
Leur vide prend sa revanche
en confectionnant ces fruits ronds

du néant. Dâêtre lancé
un peu de souffle se flatte.
Et comme ces bulles éclatent
dès quâelles commencent à penser !

Image du poème que la bulle de savon, mais il est aussi dans Vergers un « portrait intérieur » de Rilke, non moins fragile, qui tient en trois quatrains seulement. Comme une fenêtre au-dedans de soi et du poème. Infime image lyrique de lâintime :

PORTRAIT INTÉRIEUR

Ce ne sont pas des souvenirs
qui, en moi, tâentretiennent ;
tu nâes pas non plus mienne
par la force dâun beau désir.

Ce qui te rend présente,
câest le détour ardent
quâune tendresse lente
décrit dans mon propre sang.

Je suis sans besoin
de te voir apparaître ;
il mâa suffi de naître
pour te perdre un peu moins.


Mathieu Jung

Rainer Maria Rilke, Vergers suivi des Quatrains valaisans, Le Bruit du temps, 2019, 192 p., 15 â¬.
Sur le site de lâéditeur


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