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(Note de lecture), Jean-Pierre Chambon, L'écorce terrestre, par Jean-Nicolas Clamanges


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Posté 21 novembre 2019 - 10:15

 

 « Il y a de nos Pères, disait avec candeur un ancien chartreux, qui font dâexcellents escripts qui pourroyent beaucoup servir au public, et néantmoins, toute la production quâils leur procurent, câest dâen allumer leur feu, quand il fait froid, après matines, eschauffant leurs corps de ce qui a embrasé leurs esprits. » Léon Bloy, Le Désespéré, ch. XXX.

6a00d8345238fe69e20240a4c8acce200d-100wiIl y a, de nos jours, un auteur qui, pour ne pas se chauffer au feu de la Dévotion, fait néanmoins dâexcellents livres dont la flamme spirituelle a séduit déjà beaucoup dâéditeurs (plus dâune dizaine pour vingt titres, sans compter les livres dâartiste) en raison, je me lâimagine, de leur exigence inséparable de leur évidence : que lâénergie de la poésie gît dans son endurante énigme. Celui dont je souhaite parler est organisé en huit sections formellement distinctes par les thématiques, la disposition, le rythme, le mètre ou la prose mais dont le propos ne cesse de travailler la même problématique, ainsi formulée en quatrième de couverture : « Explorant des situations et des figures singulières, le poème cherche à révéler ce qui excède le visible ». Ce qui signale un dialogue probable avec la phénoménologie, autant quâune proximité avec un autre poète qui a récemment préfacé la réédition de son Matières de coma (Ubacs, 1984) : « Quâest-ce que je ne vois pas dans ce que je vois ? Cette question devrait accompagner chacun de nos regards » (a).
La densité de ces pages imposait de procéder à des choix : on les a déclinés en quatre aperçus, chacun intitulé dâun latin de pages roses, pour suggérer dâun grain de sel que cet auteur pourrait, qui sait ? devenir un classique â pour autant quâil en subsistât en nos futurs incertains.

~ Lectiones tenebrarum. Quâadviendrait-il si sâobscurcissait la jonction des photons cosmiques avec lâÅil humain ? Telle est la question abruptement posée par la première section, intitulée « Spéculation sur le défaut de lumière ». Elle est déployée en 16 poèmes, tous constitués dâune longue phrase interrogative scandée dâun tiret, dont le thème général est le suivant : « Quâest-ce que/voir encore/quand toutes les choses/ont été dépouillées/de leur vêtement/de lumière ? » (9) La question corollaire étant de demander ce qui subsisterait, dans les formes rémanentes en mémoire, « du souvenir de la lumière » (17). Au revers de cette expérience de pensée, sâinscrivent, dans la section intitulée « Åil de méduse », une suite de notes en prose sur ce quâest (re)venir à la vue après une greffe de cornée : ce sont trente phrases, trois par page où : « surgie du noir absolu une main gantée de latex approche des lèvres la soucoupe vibratile et le polyèdre dâun verre dâeau flamboyant de lueurs améthystées » (41). Sây déploie lâallégorie de la méduse comme « frisson gélifié » dâoù « lâÅil bave son albumine » (36) â Méduse dont Alain Rey en son Dictionnaire historique de la langue française, nous enseigne que son nom grec : μεδοÏÏα, medousa, est le participe présent féminin du verbe μεδειν, medein : songer, être préoccupé(e) de.., qui fait de la gorgone celle qui médite. Une méditation qui renverse in vivo la question inaugurale du livre, quand voir réadvient lentement en « venin de la lumière instillé dans lâÅil aux cils horripilés » (37).

~ Memento mori. Lâaffiliation baroque de cette poésie se remarque (outre le raffinement encyclopédique de son lexique) par ses variations sur le thème de la mort dans la section intitulée « Le nom dans la pierre » â dix pages, chacune sobrement disposées en trois phrases dâune à deux lignes. Pour autant, là où le genre de lâinscription funéraire entame une ultime conversation entre le disparu et le passant, la dalle inscrite est ici appréhendée comme corps incisé dâun seul nom où, « À travers son dernier mot, à lâapproche de son ultime soupir, la langue voudrait encore fendre la pierre » (99). Vanité des vanités puisque â on nâoublie jamais Mallarmé : « Même mutilé, muet, illisible, un seul mot confie à la pierre lâabsence de toute chair » (101). Dans un registre proche, vient, sous le titre : « La poussière, le silence », lâexploration pensive dâune usine abandonnée : onze poèmes en brefs vers libres non ponctués, disposés en strophes dâune à quatre lignes, où le poème médite comment lâabsence hante ces ruines. Quâest-ce quâune usine désaffectée ? « Là où les heures/étaient rythmées/par les cadences//où la mécanique/des gestes tramait la chaîne/des travaux et des jours//il nây a plus//que de la lumière//et du temps ».

~ Ut pictura poesis. Câest ce quâécrivit Horace dans lâÉpître aux Pisons, sans se douter quâil inventait là un poncif de la culture occidentale. Néanmoins, force est de constater, en lisant la section de LâÉcorce terrestre intitulée « Champ de tournesols, embrasement et ténèbres », quâaujourdâhui les armes du poète défaillent, de son aveu même, là où le peintre conquit à tous risques « la haute note jaune » (b). Ce sont vingt-quatre proses de six à huit lignes inscrites sur douze pages, « déclinées à lâaplomb dâun champ » au fil du même nombre dâheures. Un récit sây déploie, celui dâun Åil qui se « heurte comme à son propre corps à la masse mouvementée des tournesols » (45). Si lâon pense ici forcément à Merleau-Ponty ©, lâexpérience nâa rien de spéculatif : lâirradiation de la lumière sur ce champ dâhéliotropes mouvants provoque une série dâhallucinations reptiliennes, aquatiques, mythiques, politiques, cosmiques, quasi quantiques, etc., scandées par le constat dâune impuissance foncière de lâécriture à rendre lâénergie métamorphique dâune natura naturans, que ce soit dans lâélan de la lumière ou dans la braise de son déclin. Quand il sâagit, au-delà des surfaces, dâ « atteindre dâautres plans pressentis », la langue sâavère « leurre », « fable », « bégaiement » : « il faudrait, devant « lâessaim des capitules », écrit J.-P. Chambon, « ne pouvoir écrire quâavec de la fumée » (53). â Ce que peut le pinceau, se dit-on, en songeant à lâart de Shitao ou à la tentation des signes purs chez Michaux. Nâimporte : de lâattention désespérée Åuvrant à capter en ce champ « la part de lâinvisible aperçu occultement » (Klee), résulte, pour nous, une étrange beauté désemparée.

~ Festina lente. Lâune des marques de J.-P. Chambon dans le champ poétique contemporain, est son approche de la narrativité. Le lire ou lâécouter (ses lectures publiques sont très émouvantes) câest pénétrer dans un univers où un chercheur se hâte lentement â très lentement parfois â car il opère dans lâinfinitésimal du visible. Le lire, câest souvent le suivre en de minutieuses explorations aux confins de la dissolution des objets et des êtres, en ce quâil nomme le « grumeleux », le « pulvérulent », le « granuleux », lâ « effiloché » : « grumeaux de cendre », « flocons de lait dans la lumière », « animalcules ciliés », « phrase larvaire » etc., comme façons de suggérer « lâinnommé », alias lâobscur, lâopaque ou lâenvers, quâil sâagit très précisément de traquer en tous ces poèmes. Ce qui ne peut sâopérer, semble-t-il, quâau prix dâun ralentissement délibéré des flux : « Jâaimerais pouvoir juguler un instant le courant » (54). Ce freinage mental, grammatical et rythmique du jaillissement phénoménal où, par exemple, « la foudre refroidie/dissipe au ralenti le panache de ses fusées » (125), nâexclut dâailleurs pas des accélérations : « Il faut ainsi parfois creuser dans le noir/progresser en aveugle//Jusque vers cette orée/où la lumière mentale/Va enfin pouvoir sourdre ou fulgurer » (67) â mais il procède surtout dâune longue patience expérimentée à travers lâécriture dont atteste particulièrement la dernière section, intitulée « Bonhomme de neige sâeffondrant ». Dans un territoire dont les Extraits du corps de Bernard Noël avaient procuré la première carte, quelquâun dont la parole est « suspendue/à une pulsation de points » (126), reprend lâexploration, grimpant « parmi des éboulements de silence » (120), « sur la paroi qui se dérobe » (126) â celle dâune page où se projette un corps écrivant comme on progresse dans la neige et le froid, jusquâà lâexténuation. Câest à ce prix de lâosmose péniblement recherchée avec lâintimité de la matière, que peuvent émerger tels vers où « Toute la lumière sâécoule/entre les grains de sable », rédimant la hantise inaugurale de lâabsolue ténèbre.

â Mais, demande-t-on, ce titre : LâÉcorce terrestre ? quel rapport avec le sujet ? â Câest quâil intitule la Ve section ; et quant au fond, la parole est à Roberto Juarroz : « La forme est un espace distinct/qui fait pression sur lâautre espace/comme le ferait une écorce » (d).

Jean-Pierre Chambon, LâÉcorce terrestre (dessin de couverture, Jean-Frédéric Coviaux), Le Castor Astral, 2018, 130 p., 12 â¬.  

Jean-Nicolas Clamanges



(a) B. Noël, Journal du regard, P.O.L., 1988, p. 80.
(b) « [Le médecin] dit quâau lieu de manger assez et régulièrement, je me suis surtout soutenu par le café et lâalcool. Jâadmets tout cela, mais vrai restera-t-il que pour atteindre la haute note jaune que jâai atteinte cet été il mâa bien fallu monter le coup un peu. » Sans date (1889). V. Van Gogh, Lettres à Théo, LâImaginaire/Gallimard, 1988, p. 477.
© « Puisque les choses et mon corps sont faits de la même étoffe, il faut que sa vision se fasse de quelque manière en elles [...], que leur visibilité manifeste se double en lui dâune visibilité secrète. » M. Merleau-Ponty, LâÅil et lâEsprit (1964), folio-essais, 2018, p. 21-22.
(d) R. Juarroz, Poésie et réalité, Lettres vives, 1987, 2e édition, p. 23.


Extrait
(p. 45-46 et 49-50)

Champs de tournesols, embrasements et ténèbres

Le jour exulte... Trop de lumière... Lâair est saturé dâun grain imperceptible, irritant, qui lui prête une étrange densité... Là-bas, des fronts casqués dâor sâentrechoquent mollement pour se fondre peu à peu en la même dure lueur... LâÅil aurait préféré le mince espace dâune orée pour son élan, mais il est dâemblée projeté parmi la splendeur accablée, les myriades fauves, le tournoiement confus des tournesols...

Ce sont brusquement comme les embryons dâautres mondes encore chancelants que révèlent, dans la chaleur accablante de lâété, ces globes couronnés dâécailles... Toutes ces ombres claires aux contours fiévreux, ces halos bleuâtres expulsés du nuage natal... Cherchant à atteindre dâautres plans pressentis, je me heurte, comme à mon propre corps, à la masse mouvementée des tournesols...

Jâattends quâune fine sensation mâéveille et mâinstruise dâun semblant de sens... En vain... Je ne perçois que le progrès dâun lourd et dense piétinement bientôt empêtré à de trop drus réseaux de tiges... Et plus haut, éparpillées par la déflagration diffuse dâun éclair, filent de rapides moires parmi des cÅurs dâéponges gorgés de nuit... Une traîne de scintillements sâeffiloche dans le cliquètement dâhélices mauves, dans le sourd vrombissement des tournesols.

Tout penche, tout semble répondre à lâordre de la lumière et du vent... LâÅil sâapplique à supposer dans le grouillement le tracé malhabile des constellations... Ce sont bientôt des frictions de galaxies, des mécaniques célestes aux mouvements détraqués, le flottement dâamas lumineux, de grands soleils, tisonnant lâespace... Ce ne sont encore, avant la dérive insensée des images, que les disques grisâtres des tournesols...

[...]

À lâinfini je lis parmi la feuillaison la même syllabe ânonnée, comme si lâÅil du silence demeurait halluciné par la trace du premier terme infranchissable, toujours recommencé... Un bégaiement retient la fable entre des lèvres qui se fanent... Mais au sein des feuillets jaunis réside un grain noir, et câest la charge de tout lâobscur de la terre qui se manifeste là, au cÅur navré des héliotropes, dans lâéblouissement du miracle, dans la splendeur éphémère...

Ces grésillements de braise, ces copeaux dâombre, ces gerbes, ces écailles, ces cristaux concassés, la lumière en ployant voudrait les rendre à une égalité opaque... les tenir à une distance sans heurt, une confusion sans distance... Où tout serait enfin dilué en une cohue de pigments, dans la traînée errante du pollen...

Dâhallucinants disques de toupies, de grands squelettes nimbés de feux follets, des lambeaux dâailes membraneuses comme les mues dâétranges espèces nocturnes égarées dans le jour... Câest encore trop dire, approcher avec des images trop fermes ce qui échappe à tout contact... Ce qui évoque une si âpre sécheresse et qui, de si loin, ressemble pourtant au mouvement dâune eau contenue...

Une mer grise où tremblent des lampes... On y navigue à lâestime... Mille soleils miroitent sur les eaux surnaturelles, des méduses aux visages dâenfant viennent se nourrir du lait de la lumière... Puis ce sont des vieillards aux traits effondrés, des têtes de rois quâon brandit au bout de piques... Tout est vu à travers la buée quâexhale la bouche sitôt quâelle forme les mots de la vision.


CWToybNhHWA

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