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(Note de lecture) Les Choses Les Gens, de Federigo Tozzi, par Marc Blanchet


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Posté 22 novembre 2019 - 09:30



6a00d8345238fe69e20240a49fe9fb200c-100wiPeut-on dire dâun livre quâil est dâune poésie absolue ? Lâesprit critique cherchera quelque discernement dans cette assertion. Toutefois, de fragment en fragment, dâétonnement en étonnement, de perception en séparation, dâintimité en confrontation, les deux livres qui composent lâouvrage traduit par Philippe di Meo imposent Les Choses Les Gens comme lâaboutissement exemplaire dâune écriture. Le vertige dâune appartenance singulière au monde sâexprime ici dans le moindre propos, la moindre pensée, la moindre parole. Il sâinscrit dans la nature profuse dâun individu, son sentiment complexe devant les êtres et les choses, sa capacité à en saisir les détails, les reliefs, les ambiguïtés ; de même il sâarticule en de multiples fragments où lâintensité de la perception égale celle du dire. Les phénomènes les plus divers sont reçus, subis, interprétés, voire mis à distance, en étant toutefois, par leur enregistrement qui dépasse lâannotation, inévitables. Si jours et nuits se succèdent comme une temporalité évidente, soulignant les contrastes qui permettent de distinguer, dâavancer et de faire apparaître, Les Choses comme Les Gens (nâoublions pas un autre volume en amont de ce double ouvrage : Les Bêtes, aux éditions Corti) sont chacun une suite dâintimes et brèves traversées de lâespace ; une confrontation étonnée devant le visage des saisons, une entrée dans le secret des demeures, le surgissement de lâhumain pour Les Choses, avant un catalogue plus âpre, entre ironie et violence, des êtres humains pour Les Gens. Se prononce dans ces pages une vision dâun monde qui alterne entre le quotidien et des glissements vers lâÉternel ; la fréquentation de ses semblables par Federigo Tozzi nâétablit aucune entente, les figures parfois des proches, épouse comme famille, ne permettent pas une attache franche à la réalité. Il nây a pas de toute façon de réalité pour Federigo Tozzi avec laquelle lui ou son lecteur pourraient cheminer. Moins quâun surgissement, quâune primauté de la surprise comme rupture du quotidien à même de donner à partager un sentiment du monde, lâécriture de Tozzi est profondément poétique dans son sens étymologique, câest une fabrication en cours sans cesse déjouée, jamais établie dans lâévidence, la continuité. Tout fragment oscille entre le vu et lâécrit, le supposé et le pensé, lâéprouvé et le médité. Les Choses alterne ainsi entre lâimpossibilité dâune durée de lâinstant et le constat de son poids, parfois de son immuabilité. Tozzi crée un registre dâécriture non pas hors du temps, mais dans les boucles du temps : si tout événement possède sa poésie en soi, il ne sâagit pas dâun éveil ; prédominent en lui des puissances dâenfermement, de renoncement, égarant les sens vers des rives sans clarté. Tout confort est éconduit ; les conditions dâexistence de lâauteur poussent la langue poétique dans ses retranchements, la dévient du poème en prose sans lâabstraire pour autant, malmènent la notion de forme puisque tous ces fragments sâavèrent dissemblables, enjoints dans des propos contraires, des perspectives multiples, quitte à devenir impasses ou chutes. Même la naïveté dâune appartenance poétique au monde où tout serait enclin à la révélation, aux charmes de la présence, est soumise à des sursauts, des déviations, des déviances (fragment [58]) : « Jâétais moi-même le printemps, parce quâà la fin de mes journées, jâavais vécu comme mes champs, comme mes collines. // La poussière elle-même mâétait douce ; et je mangeais des fruits sans les laver. // Tandis que les nuages, qui nâen finissaient jamais de passer, étaient de cendre. » Les fragments de Tozzi embrassent la conscience dâun individu à même dâécrire pour lequel il importe déjà de traverser lâespace, de lâaccepter comme dâen être accepté. Ce qui se manifeste de divers devient pour lui diffus ; une tenue des contraires opère ; elle change lâadmiration en une adresse violente à soi, déséquilibre la marche, défait en son cÅur même le fragment, en corrompt la sensualité, et dâune certaine manière les « acquis ». Une forme dâattaque sourde agit sans cesse dans les fragments des Choses, malgré lâapparence dâune foi religieuse ; un principe de destruction refuse le contentement comme la plénitude, non dâun point de vue moral, plutôt parce que lâécrivain est traversé dâirréalisable, de brièvetés, de lueurs, à lâimage du fragment [132] : « Il est des journées de notre jeunesse au cours desquelles nous sentons une déception indéfinissable ; comme lorsque nous nous trouvons quelque part et que nous nous demandons pourquoi nous y sommes venus. Il nous semble que tous nous ont trompés et que personne ne nous aime. Alors, nous croyons que seuls les autres sont heureux et contents. Il nous arrive de nous arrêter devant une maison, possédant une fenêtre basse depuis laquelle nous pouvons apercevoir quelquâun dans une pièce. Mais nous sentons que nous ne pouvons pas dormir comme les autres ; que nous nâavons rien à dire quand les autres parlent. » Lorsque lâon songe que Tozzi (1898-1920) est contemporain de Walser, quoique décédé bien avant lui, et quâil laisse comme lui des proses publiées tardivement de manière posthume, on mesure lâimportance de cette écriture qui, bien que passée par le roman, accorde à lâimpossibilité de la durée, à la vérité du bref et du diffus, une force évidente. Les Gens constitue un versant différent, qui poursuit les brièvetés hagardes du premier volume, mais signent avec plus de dureté des portraits, des scènes, dont les figures viennent à déplaire, sinon être vues dans leur sournoiserie, leur égoïsme, leur affreuse solitude. Certains fragments de la fin du livre accélèrent le ton de lâécriture, avec, dans la même temporalité historique, des obsessions propres au Journal ou fragments de Kafka (fragment [69]) : « Je pénétrais dans sa chambre lorsque jâétais sûr quâelle ne pourrait pas me surprendre. Je regardais longuement sa chambre de long en large, dont je connaissais très bien le moindre objet. » Et câest bien en se tenant au seuil que cette prose fascine par sa retenue brusque, son regard dru, quâelle nous trouble par ses méditations soudaines, à deux pas dâun étonnement, ou dâun portrait dâune coupe plutôt tranchante : « Nous ne sommes pas maîtres de vivre autant que nous le voulons. Notre mémoire elle-même est involontaire. » Là où la lettre au père est gardée par devers soi chez Kafka, que la postérité rend lisible à tous ce qui devait être adressé à un seul, la mort de la mère chez Tozzi constitue un événement majeur, affirmé, avec sa lente déroute, son amertume. Lâécriture devient ici une capacité à graver à la manière noire ses semblables, changer une suite de fragments en un album de scène goyesques, pour ensuite sâaffirmer dans des silences, des entêtements où lâexistence de soi ne se prouve que par le rejet des autres, et leur trahison pressentie. À la marge dâautrui, à la marge de soi, Les Gens de Tozzi semble être à la ville ce que Les Choses racontent par à-coups à la campagne : une double appartenance au monde, un double visage, une existence de biais, une écriture biseautée. Fragment 44 : « Ma demeure est partout où je suis : une rue, une place, un théâtre, un café, une plaine. // Lorsque je mâapproche pour la première fois dâun individu, je mâennuie aussitôt parce que jây reconnais les signes habituels dâune vielle amitié ; qui est toujours la même. Mais ne mâest-il pas possible de trouver un individu qui nâait pas existé avant quâil ne fasse connaissance avec moi ? Je voudrais cette virginité absolue. » Un individu, quelquâun, une personne : cette neutralité de lâautre est la condition dâune virginité à jamais perdue ; le neutre supprime ici lâimage dâune différence ; lâabsence sâinscrit dans la description des choses et des gens ; une face aveugle fixe lâécrivain et demande à exister dans la prose comme à annuler en lui son désir de différence, dâexpérience. Et pourtant, dans ce nulle part de Sienne et de ses environs, des images subsistent, des crayonnés se donnent à voir, deviennent perceptibles, sensibles, comme le dessin exact de qui sâefface.

Marc Blanchet

Federigo Tozzi, Les Choses Les Gens, traduit de lâitalien par Philippe di Meo, Éditions La Baconnière, 205 p., 19 â¬

Les Choses, p. 78
« [125]
            Que de joie me procure ce rayon de soleil ouvert sur le papier blanc de ma table ! Le regardant, il semble que tous les livres alentour veuillent en être. Et jâaime ce rayon qui tremblote, au fur et à mesure quâil se rétrécit.

            Il semblerait que mes souvenirs aussi en soient transpercés ; mes souvenirs que je ne regrette pas, même sâils me fendent le cÅur. »

Les Gens, p. 178
« [48]
            Tu dois garder le silence ; mais, si je te regarde, je dois croire que tu parles ».

On peut aussi consulter dâautres extraits dans lâanthologie permanente de Poezibao de ce vendredi 22 novembre 2019


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