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(Note de lecture), Pierre Vinclair, Prise de vers. A quoi sert la poésie ?, par Jean-Nicolas Clamanges


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Posté 29 novembre 2019 - 02:21

 

6a00d8345238fe69e20240a4f0b91d200b-100wiLa thèse soutenue dans cet essai est dâadmettre le caractère délibéré et systématique de lâillisibilité de la poésie contemporaine de langue française. Refusant lâillusion représentative, celle-ci propose des objets de langage conçus pour entraver le désir quâen peut avoir le lecteur. La déception en résultant pour celui-ci devant lâentraîner à partager un corps à corps avec la langue qui est la forge du poème. Les corollaires en sont que la lecture devient coopération au travail des Åuvres, et que lâécriture ne peut faire lâéconomie de sa propre théorie pour orienter ses lectures.
Cette économie poétique est envisagée à partir de la lettre de Rimbaud à Paul Demeny, dite « du voyant » et des écrits théoriques de Mallarmé, le titre de lâouvrage mêlant par prosthèse le titre mallarméen Crise de vers avec une phrase de la Saison en enfer : « Ah ! jâen ai trop pris ». Lautréamont est absent du corpus des auteurs étudiés, qui inclut assez largement le domaine anglo-saxon, autant pour les Åuvres que pour la théorie.
Lâouvrage se développe en trois chapitres : une poétique du vers en tant que dévolu à susciter des « visions singulières » non-référentielles ; une rhétorique des dispositifs formels destinés à engendrer lâeffet dâillisibilité ; une éthique du saccage de la beauté comme communion paradoxale au corps de la langue du producteur et du récepteur.

Le premier chapitre sâen prend dâabord à lâinterprétation genettienne de Mallarmé, dont la réflexion sur le défaut des phonèmes ou des lettres de la langue française à sâharmoniser avec le sens des mots quâils forment, ne doit pas être comprise comme un « cratylisme secondaire », autrement dit une forme de réalisme, mais tout au contraire comme le point de départ dâune poétique de la signification non-référentielle. Sâinspirant de la grammaire de Chomsky, P. Vinclair montre que « le vers est un bâton à double-face, qui porte à la fois une figure rythmique (structure de surface) et une figure sémantique (structure profonde) » (22) ; ce complexe rythmico-syntaxique qui définit le vers engage un captage-transfert dâénergie de lâexpérience de lâauteur vers celle du lecteur (thèse empruntée à Olson : « Projective Verse »).
Lâaccent est alors mis sur les « poètes grammairiens » français des années 1970-80 qui visent moins la production de lâinouï que le questionnement de la langue comme structure phonético/sémantique, une analyse dâEmmanuel Hocquard sur un monostiche de Joseph Guglielmi : « dans la cour        platanes cinq » en procurant lâillustration. Puis Vinclair revient au travail musical du vers qui caractérise à son sens les « voyants », à travers une analyse du premier tercet du sonnet en âX de Mallarmé qui lui permet de présenter la production du sens comme « dissémination » dâinouï immanente au poème, faite pour enrayer radicalement toute tentative herméneutique.
Câest donc le vers qui crée le sens et non la pensée censée préexister au vers, comme lâillustre le travail dâIvar ChâVavar, une étude très fouillée du dix-septième chant de Hölderlin au mirador illustrant la thèse en y dégageant quatre procédures à lâÅuvre : le jeu de mots, le pied de la lettre, la mise en série, la saturation (p. 28-32). Suit une analyse de la concentration des avant-gardes poétiques françaises sur la mise en question du vers à travers celle de lâalexandrin. La méditation de Mallarmé à ce propos met en exergue la quête, chez ses contemporains, dâune « singularité impersonnelle » qui passe, au XXe siècle, par lâinvention de contraintes inédites contredisant les règles admises, et valant par leur capacité à engendrer des fictions non paraphrasables car dépendantes de la seule organisation sensible du poème. Ainsi, « le procès du sens est la suggestion par visions affectives (et non la représentation référentielle » (p. 40).

Le chapitre 2 vise à dégager une « pragmatique » de lâillisible jugée préférable à une herméneutique. P. Vinclair part du gage de qualité quâaurait constitué lâillisibilité dans les années 1950-1960, de Blanchot à Kristeva, concentrés sur sa production, tandis quâun théoricien comme Eco lâinterroge au point de vue de sa réception herméneutique. Pour lui, ce qui importe est surtout de « comprendre lâillisibilité comme une propriété du texte » (46), câest-à-dire comme une rhétorique programmant une réception dâun certain type, plutôt quâun certain type de « message » (cf. Joshua Landing, How to do things with words). Vinclair oppose alors le texte « lisible » comme celui quâon peut toujours paraphraser ou résumer parce quâil sâinscrit peu ou prou dans une linéarité, à lâillisibilité systématique de la poésie contemporaine, de Char à Beck, en passant par Pound et Eliot, en tant quâelle organise soigneusement la faillite dâun mode « linéaire » dâappropriation. Pour en comprendre les raisons, il reprend ensuite certaines analyses de Jean Baetens mettant en cause dans Pour en finir avec la poésie dite minimaliste, des écrivains comme Anne-Marie Albiach, Jean Daive ou Claude Royet-Journoud qui feraient artificiellement primer le vocable sur la phrase et la page sur la ligne, augmentant ainsi lâindécision du sens, auxquels sâopposerait une poétique du « less is more » authentique : retour à la narration, travail sur des formes connues, pratique du détournement, notamment illustrée par les travaux de Pierre Alfiéri, Frédéric Boyer, Stéphane Bouquet â qui ne renoncent en rien à une forme de transitivité vers autrui. Pour autant, il nâest pas certain, selon lui, que ces poèmes qui peuvent avoir lâair mieux lisibles que dâautres, le soient autrement que superficiellement.
Il laisse la question ouverte pour retrouver la logique spécifique de lâillisible programmé. Pour cela il distingue dâabord deux catégories : la « formule », qui est un fait de syntaxe â la « forme » comme fait de structure textuelle, ie. « organisant des rapports entre formules » (59) ; métrique, enjambements, rejets etc. relèvent â créativement ou non â de la première, les dispositifs des âformes fixesâ européennes, haïku ou poème en vers justifiés de la seconde. Il montre ensuite à partir dâun poème de Philippe Beck, tiré dâOpéradiques, que son illisibilité tient à ce que le lecteur est délibérément privé des informations concernant la logique de sa forme. Il nomme « impertinence » ce procédé â ici, lâoblitération de ce que le « journal » remixé dans ce poème est celui du poète Roger Giroux et non tel quotidien â visant à gêner, voire empêcher la coagulation herméneutique que lâauteur préfère différer. À partir de là, sont étudiées quatre procédures dâimpertinence : la dénégation par contradictions internes â tautologies, néologismes ; lâasyndète des fragments à la façon de Pound par assemblage sans liaisons de textes hétéroclites ; lâeffet de chiffrage ou lâart de faire croire à des clefs qui nâexistent peut-être pas ; lâentremêlement des plans hétérogènes qui indifférencie propre et figuré, descriptif et allégorique, etc. comme lâillustre à nouveau lâanalyse dâun court passage de Philippe Beck, dont le travail et les thèses défendue dans Contre un Boileau font lâobjet critique des p. 64-71. Suit une discussion des enjeux de la poésie de Paul Celan selon Denis Thouand (Pourquoi ce poète, le Celan des philosophes), où lâherméneutique de lâÅuvre comme accès privilégié à la singularité du poème reprend le pas sur la pragmatique de lâillisibilité quâon suivait jusquâalors, pour être finalement contestée.
Après cette quasi digression, on retrouve aux p. 82-91 une analyse textuelle développée de la procédure dâimpertinence dite de « dénégation », à travers la pratique de la tautologie dans Herbe pour herbe de Laurent Albarracin, suivie dâune mise au point sur les rapports et différences de cette Åuvre avec celle de Francis Ponge, ce dernier sâavérant « cratylien » et donc relativement interprétable, à lâinverse du premier qui laisse jouer le mouvement des rapports entre choses et mots : « Quand une chose/arrive â avec elle arrive/la sorte de quoi/dont elle dérive » (89).

Le chapitre 3, consacré à « Lâacte du poème », le rattache à la catégorie de « forme » telle que définie plus haut : « La forme du poème contemporain le dispense de rechercher à transmettre une signification » (95). Par conséquent, il y a autre chose à faire que de lâinterpréter, mais quoi donc ? P. Vinclair recourt ici aux distinctions de la pragmatique linguistique : « locutoire » ce que dit le texte ; « perlocutoire », lâeffet quâil produit ; « illocutoire », ce quâil fait. Le poème contemporain doit donc être abordé dans sa dimension illocutoire, le (sérieux) problème étant quâà la différence dâune déclaration de guerre dont chacun sait quâune fois lancée, personne ne se trompera sur sa signification, câest précisément le talon dâAchille dudit poème contemporain de nâêtre par définition (et par hypothèse) énoncé que pour nâêtre pas compris. On peut contourner la difficulté en arguant de lâauto-réflexivité du poème moderne comme convention instituante : il sâannonce au moins comme texte sâaffiliant au « genre » dit « poésie ». Pour autant, P. Vinclair considère comme « problématique » cette affiliation (98), ce quâatteste le thème largement illustré jusquâà aujourdâhui de la « haine de la poésie », initié par George Bataille. Une haine à lâÅuvre au cÅur des textes dans Le Mécrit de Denis Roche (dont un poème est analysé p. 100-102), qui travaille encore chez Christian Prigent ou Mathieu Bénézet, et quâinterrogeait aussi sous lâangle théorique un fameux collectif paru chez Bourgois en 1979. Lâanalyse passe ensuite à la dimension perlocutoire : les affects libérés par le poème chez le lecteur, câest-à-dire son effet esthétique. P. Vinclair postule quâil gît dans la libération dâun « autre chose que du sens synthétisé » (108), porteur de vision et dâénergie dont le lecteur est convoqué à faire lâexpérience, comme partage du « corps de la langue » travaillé par toute une série dâécrivains, de Bonnefoy à Bénézet, en passant par Noël et Prigent. Lâexpérience que le lecteur est censé partager serait celle de lâirreprésentable, autrement dit « la vie nue » (Agamben) en tant quâexpérimentation « non encore arraisonnée, codée », ie. dévaluée par les discours du sens. Cette expérience se transmettrait dans le poème par des « schèmes dâunification du divers » : lâascension dâune montagne chez Guillaume Condello ou la descente dâun fleuve chez Carlos-Williams, Venaille, Beurard-Valdoye, Darras, schèmes qui nâexcluent pas a priori la diversité des formes (114). Dâoù lâintérêt, selon P. Vinclair, du « poème long », vu comme croisement dâun courant américain et de la tradition française de lâode, dans LâEmbouchure de la Maye dans les vagues de la mer du Nord, de Darras, analysé de près aux p. 115-119.
Repartant ensuite de Mallarmé, P. Vinclair réfléchit en termes de communion athée à la présentation de la langue comme corps « souffrant » (121) que procurerait le poème. Une présentation sans destinataire spécifié autrement que génériquement. â Où il doit toutefois affronter (sans convaincre ici) le poète du Méridien (et à travers lui Mandelstam), quâon ne peut aligner sur cette problématique de lâadresse à un « tu » impersonnel :

« Mais il y a toujours, lorsquâil est question dâart, quelquâun qui est présent... et qui nâécoute pas bien.
Plus exactement : quelquâun qui entend et qui prête lâoreille et regarde... et qui ensuite ne sait pas de quoi il a été question. Quelquâun, toutefois, qui entend celui qui parle, qui le âvoit parlerâ, qui a perçu sa parole et sa figure et aussi â qui pourrait en douter à propos de cette Åuvre ? â son souffle, câest-à-dire une direction et un destin. » (Le Méridien, trad. John E. Jackson)

Le chapitre se clôt en trois mouvements. Dâabord une ultime méditation mallarméenne sur la dimension sociale et politique du poète dans la Cité comme « opérateur et metteur en scène » de la « chose commune » sans lâartifice duquel rien nâexiste : le langage autrement dit. P. Vinclair sâappuie ici sur les travaux de Bertrand Marchal concernant « La religion de Mallarmé », religion matérialiste dâun solitaire en quête de communauté à laquelle le poète révèle par fiction nécessaire le néant du sens qui gît au fond de tout et de chacun (p. 124-130). La suite illustre cette ambition par une étude fouillée de & leçons & coutures I et II de Jean-Pascal Dubost, et du triptyque de Dominique Quelen : Basse contrainte, Avers, Revers. Enfin, les dernières pages proposent dâadmettre que lâillisibilité radicale de la dernière Modernité poétique inscrit toutefois à son programme la possibilité du « partage dâun impossible » au sein dâune communauté travailleuse de lecteurs-poètes dont la conclusion nous indique que lâaptitude à la théorie leur est vivement recommandée.

En définitive, la grande force de cet essai tient à la force précise de ses analyses textuelles : câest le praticien de la chose, lâécrivain autrement dit, qui nourrit le cÅur du travail â plus et mieux, du moins est-ce mon sentiment, que le théoricien parfaitement rompu aux nécessités de lâexercice quâil est aussi. Je me permettrai trois questions pour finir : (a) Est-il bien assuré que lâillisibilité revendiquée soit historiquement le propre des derniers Modernes ? Le premier des troubadours nâa-t-il pas écrit : « faraï un vers de dreit nien » â je ferai un vers de pur néant, la suite du poème étant à lâavenant ? (b) Nâest-ce pas un signe de faiblesse organique quâun poème exige, pour être apprécié de son éventuel lecteur, lâappétence dâicelui à la théorie ? © Nâest-il pas regrettable, enfin, que la poésie française récente soit si difficile à retenir par cÅur, alors que quiconque en a fait lâexpérience sait bien que la mémorisation dâun poème est la voie royale du transfert de son énergie à la conscience intime, de façon infiniment plus puissante et durable que sa seule lecture â fût-elle travailleuse: quelque chose dâessentiel ne sâest-il pas perdu aujourdâhui du rythme et de la musicalité des vers où P. Vinclair voit pourtant un composant central de lâénergétique du poème « voyant » ?

Jean-Nicolas Clamanges

Pierre Vinclair, Prise de vers. À quoi sert la poésie ? La rumeur libre éditions, 2019, 159 p., 16 â¬



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