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(Anthologie permanente) et (Note de lecture), Nathalie de Courson, A bout, par Florence Trocmé


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Posté 16 décembre 2019 - 09:37

 

6a00d8345238fe69e20240a4d2e1e6200d-100wiNathalie de Courson publie un intéressant poème-récit aux Editions Isabelle Sauvage. Le thème : ce que vivent, ressentent, comprennent les différents membres dâune fratrie de cinq enfants devant la déchéance progressive de leur père, le vieil About, personnage haut en couleurs qui suscite chez ses enfants un mélange dâadmiration, de haine et malgré tout dâamour. Le livre est très bien construit, enchaînant les points de vue des trois sÅurs et des deux frères, soit en première personne, mais avec cependant une narratrice qui mène la danse, soit via des extraits de lettres quâils sâécrivent les uns aux autres. Lâécriture de Nathalie de Courson se plie en souplesse à ces contraintes, reste très fluide et naturelle. On est emporté par ce livre qui suscite bien des échos avec des situations dont on peut avoir connaissance, directement ou indirectement. Câest ainsi que les scènes prises sur le vif dans la résidence de retraite sont presquâhallucinantes de vérité et suscitent un vrai effroi de nature ontologique. Câest un premier livre de fiction de lâauteur qui a également publié un essai sur Nathalie Sarraute, ce qui est une sorte dâindice. On peut aussi penser ici à certains textes de Claire Dumay.
Florence Trocmé


On a dîné, il sâest mis au lit, je peux sortir au frais. Vite, avant la nuit, avant la peur, vite.

Le soleil est à lâouest. Les arbres se découpent nettement dans la lumière, et les alternances de soleil et dâombre tracent des bandes dans les champs verts ou dorés jusquâà lâhorizon. Câest lâheure du soir où après la pluie tout resplendit. Sous le grand marronnier, derrière la haie de charmes la queue du poney blanc flotte comme une écharpe. Un écureuil a traversé la pelouse. Mon vieux pommier est là, et le château aussi, de l'autre côté de la route, gagné par l'ombre, avec son perron gris où je pleurais quand grand-mère m'avait dit des mots coupants comme les grandes herbes. Les vaches regardent, se chevauchent, blanches et noires devant le soleil orange. Les pâquerettes fermées ont un cerne violet, la pelouse est parsemée des tumulus de terre creusée par les taupes, la route s'éloigne en S.

Au bout de la pâture qui longe la maison, il y a un vieux hangar qui n'en finit pas de crouler. Chaque tempête l'attaque, amas de plus en plus informe de tôles ondulées et de ferrailles rouillées. Désaffecté.

Que faire des choses de toujours ? Les choses lourdes et les choses légères, les pierres grises du château, les punitions de grand-mère qui n'aimait pas les filles, le hêtre aux gros pieds de mousse humide, les vaches qui se lutinent, les taupes qui creusent leurs galeries sous le pommier. On voudrait les faire parler, on les regarde, on les nomme, on les rumine. On ne comprend pas encore qu'elles ont déjà disparu. Les choses de toujours sont là et elles ont disparu. Elles sont là mais je n'en suis pas. Les choses de toujours ne sont pas des choses de toujours.

*

Au réveil je lis dans ce rêve la crainte de ne pas arriver à passer entre papa et maman pour pénétrer au cÅur des choses. J'y lis aussi la crainte d'écraser mes frères et sÅurs â moi, simple Triolette â avec ma voix narrative prédominante. Peur â ou désir â d'imposer ma parole et de garder le volant, quitte à tout avilir, à sentir mauvais, et, comme le vieil About, à ne pas être en état de conduire, de me conduire, de conduire mon récit.

Mais à vrai dire ce récit va descendre tout seul la pente, épousant les cahots de la route du vieil About sans que j'aie le choix de bifurquer.

J'ai entendu un jour à la radio parler du phénomène de la timidité botanique qui m'a soudain captivée comme une chose qui me concernait de très près : certains arbres dans les forêts limitent la poussée de leurs racines ou de leurs branches quand ils sentent, au moyen de l'émission d'un gaz, qu'un autre arbre est en train de pousser à côté d'eux. L'arbre en se restreignant ouvre une « fente de timidité » pour que la lumière pénètre mieux l'ensemble de la forêt. Je crois que dans toute famille nombreuse s'installe un phénomène de timidité botanique, avec beaucoup de gens qu'on veut à la fois écraser et ménager : parents, frères, sÅurs, oncles, tantes, ancêtres...

*

Malgré le risque permanent d'éclatement, nous nous protégeons, nous nous réchauffons, nous nous molletonnons. Devant ce qui se prépare, nous avons besoin de dire « nous », de nous livrer à des outrances d'enfants surexcités qui sautent sur les lits en cassant les ressorts des matelas et en criant des grossièretés, un besoin furieux de tourner en dérision ce que nous avons de plus inévitable, de détruire ce dont nous sommes nés et qui nous colle à la peau, de tout dérailler et de tout débrailler. Nous en rajoutons, nous forçons le trait avec des mots de tribu de frangins qui se ressemblent et lui ressemblent, qui sont lui et nous, et en même temps pas lui, pas nous. Tout près de nous, partie de nous, et chacun absent à soi.

Et nous restons dévoués, comme tante M., tante C., tante B., oncle Georges, oncle Michel, toutes ces ombres qui passent et repassent et nous traversent malgré nous.

À Péricourt nous retournons dans nos moules de filles et de fils, comme des petits pains ayant des degrés divers de cuisson, des garnitures et des tailles différentes, mais travaillés, enserrés et ordonnés par la même main. Nous parlons fort, nous redisons pour lui des mots que nous avons
banni de notre vocabulaire: « c'est agaçant », « c'est assommant », « c'est fou ce que », « Benjamin a une bonne situation et son fils est tordant », « Tim est tellement ardent ». Nous adaptons nos gestes, nos mimiques, nos intonations, notre manière de nous asseoir, de respirer.
Et nous fournissons au vieillard ses meringues.

Nathalie de Courson, A bout, éditions Isabelle Sauvage, 2019, 132 p., 18â¬, pp. 24, 28 et 55.
Sur le site de lâéditeur.


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