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(Note de lecture) L'image invisible, de Jean-Pierre Burgart, par Michaël Bishop


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Posté 17 décembre 2019 - 12:40

 

6a00d8345238fe69e20240a4aa2c55200c-100wiIl y a quelque chose de sereinement mélancolique dans les courts poèmes en prose de LâImage invisible. Une grâce qui désamorce les tensions qui sous-tendent les discrets sentiments de perte, dâabsence, de douleur, même. Traverser le réel, câest une expérience où les choses, tout en étant là, semblent disparaître, se dissoudre dans leur propre mystère, le rêve-miroir qui les soulève et les installe devant nous, en nous. âUn instant, lit-on dans Après lâaverse (9), la couleur saturée a brillé plus vive et plus profonde, chaque chose mâest apparue dâune beauté neuve et nécessaire, jaillissant dans sa lumière propre sous lâéternité de lâéphémèreâ. Mais ces instants sont rares. Précaires, quoique visiblement appréhendables et même représentables grâce à la nomination ou la mise en image figurale de leur être-là, les choses du monde, de la vie quotidienne, nâoffrent plus la certitude, lâappui dâune incontestable présence, flottent, deviennent reflets, chatoient, tremblent depuis le seuil dâune exactitude étrangement fragilisée pour lâÅil de celui qui, pourtant, ne cesse de les regarder.

Non seulement poète, mais aussi traducteur de Hölderlin et de Celan et peintre dâune grande et rare subtilité, Jean-Pierre Burgart nous propose à la fois dans ses poèmes et ses tableaux, lâexpérience de ce que ses premiers recueils nomment ces âombresâ que jette devant nous, en nous, lâapparente solidité des choses, ces âfaillesâ qui sâouvrent, vertigineuses, au cÅur des scènes les plus banales ou les plus intimes. Règne partout cette curieuse atmosphère de profonde altérité ontique, un silence, un non-dit, un ineffable qui, dâailleurs, constitue, à mon sens, la grande force de tout grand art, qui, ainsi, nâoffre jamais de flagrance, mais, au sein de ses clartés, le tissu finement tissé, presque vaporeux, de lâénigme dâune présence riche dâimplicite, de âgnomiqueâ (75), dâinvisible. Ce quâYves Bonnefoy appelle, parlant de La Flagellation de Piero, âce qui est constant sous lâaccidentelâ â mais un constant qui défie tout discours rationalisant, conceptuellement réducteur.

Une telle expérience ne met pas en question la valeur, la beauté de lâexpérience de notre incarnation. Lâamour, dans sa pleine, sa délicate et parfois pénible intensité, en reste la garantie. Mais nos équations plaquées sur lâexistence tendent à escamoter lâétrangeté de notre être-dans-le-monde, à oublier à quel point la vie est dictée, révélée-opacifiée par le rêve, lâinconscient, un âÅil / aveuglé par le reflet de sa propre vie / [â¦] / impos[ant] sa lumière et son mouvementâ (67) au vu , à ce quâil croit avoir vu, pris comme il est dans âun unique récit â / la même toile sans fin recommencée // pour lâimage invisible, lâentaille / aveugle du monde en lui, le sceau / de la réalité perdueâ (67). Recherche paradoxale dâun silence âaboli[ssant], lit-on dans Lâencre des signes, regrets, désirs, attenteâ, rendant possible la pureté dâune liberté crue définitive, dâune image-inable ânaissanceâ rêvée au-delà de son absence (66).

Écrire, comme peindre, ce serait ainsi aller-dans-le-sens dâun réel dont les mots et les formes et les couleurs nâoffrent quâune image jugée inadéquate à ce que celle-ci doit poursuivre, fatalement, indéfiniment. Tragique, cette impuissance? Presque suicidaire, lâacte poétique, artistique? âAller me suffitâ, disait Char, comprenant à son tour les frustrations et déceptions de lâécrit, mais, comme Burgart, nâhésitant pas à persister dans une entreprise centrée malgré tout sur la poursuite, le âdevoirâ même, dâun essentiel, sur une imaginable traversée de âlâécart qui disjoint le mot de lâimage quâil convoieâ (64-5), ou de cet écart sororal que creuse le tableau burgartien entre lâimage impeccablement créée de celui-ci et le réel auquel, fatalement, elle ne parvient pas à accéder. âRocher, fougère, nuage, à midi, lit-on, certes, dans Forêt, / toute chose immuable et vivante / rayonne de ce quâelle est / dans la lumière sans âge / la lumière immobile / en sa vitesse infinieâ (58) â mais reste impérieux le sentiment âque la forêt / se dissimule dans son image / sous le voile de la ressemblanceâ.

Long poème sur la question de lâêtre, de notre présence au monde, de la vérité, mieux des vérités, de cette présence, dâun silence ontique qui, peut-être, confondrait, refonderait tous nos discours, LâImage invisible offre le témoignage authentique dâune longue contemplation de la lutte dâun je face à son propre mystère.
Michaël Bishop

Jean-Pierre Burgart, LâImage invisible, lâune & lâautre, 2019, 86 pages, 14.50â¬.

Extrait
Gris lumière, poème de LâImage invisible (19) :

Devant moi, autour de moi, câest la réalité même, lâapparence tangible et sincère qui se contemple dans le jeu merveilleux de ses mirages, où je me vois vivre et passer, la vie de tous les jours quâon voudrait ne jamais quitter.
Depuis lâautre versant de lâespace jumeau que déploie et clive le miroir sans tain, on peut discerner à travers la face translucide les corps eux-mêmes et les êtres â si loin, pris à jamais dans le grisé du verre, le gris lumière qui enrobe les couleurs insaisissables de la nature.
Ce lieu où se côtoient et se séparent transparence et reflet, lâimage et ce dont elle est image, câest monde quâil me faut le nommer; mais pour désigner le pli qui les relie et les oppose, je nâai pas dâautre mot que je.
*
Aujourdâhui, jâai vu ton visage comme si je mâen souvenais
un reflet transparent dans la moire du jour
le mien dans le miroir comme si je lâavais oublié.


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