Aller au contenu

Photo

(Note de lecture) La vita nuova et autres poèmes, de Dante, trad. de René de Ceccatty, par Christian Travaux


  • Veuillez vous connecter pour répondre
Aucune réponse à ce sujet

#1 tim

tim

    Administrateur

  • Administrateur principal
  • PipPipPipPip
  • 5 220 messages

Posté 03 janvier 2020 - 02:22


6a00d8345238fe69e20240a4d99ff7200d-100wiCet ouvrage importe à deux titres : il offre une nouvelle traduction de la Vita Nuova de Dante, plus lisible, plus fluide, libérée des nombreuses chevilles lexicales, ou des répétitions obsessionnelles, qui pétrissent le texte italien. De fait, il rajeunit un texte quâon ignore ou quâon méconnaît et auquel on accède, souvent, après la Divine Comédie. Mais il donne à lire, en même temps, et surtout dans le même volume, les poèmes attribués à Dante, depuis ceux de la prime jeunesse jusquâà ceux écrits dans lâexil ou dâattribution contestée. Les uns et les autres sâéclairent, se complètent, se citent, se comprennent dans le même esprit, la même veine. Et câest une vraie renaissance.

On a souvent coutume de lire la Vita Nuova de Dante comme un préambule, un prologue à la Divine Comédie. Dante lui-même, parlant de son livre comme un « petit livre » (libello), un « opuscule » (chap. I), et y annonçant, à la fin, le projet de sa Comédie : « dire dâelle ce qui jamais ne fut dit dâaucune femme » (en parlant de Béatrice, chap. XLII), y a concouru en partie. Pourtant, la Vita Nuova nâest pas une Åuvre de second plan. Sây exposent déjà, câest vrai, les grandes lignes du futur chef-dâÅuvre : lâéloge de la femme aimée, Béatrice, dans un crescendo incessant, qui va de la vie à la mort, jusquâà la glorification, que préparent lâannonce de la mort dâune jeune femme (chap. VIII), puis celle de la mort prémonitoire de lâaimée (chap. XIX et XXIII), et celle de son père (chap. XII) ; ou les nombreux rêves ou visions que fait Dante, dont il tire matière à poèmes ou à réflexion (1). Mais sây trouve aussi le visage dâun Dante jeune, dâun premier Dante dâavant la vie politique, le bannissement et lâexil, dâun Dante dâavant la Comédie

Quatre rencontres, dont une à 9 ans, et â 9 années plus tard â à 18 ans. Un échange rapide de regards, dans une église. Un salut refusé. Et puis, la mort, en 1290, de Béatrice. Des allusions à des voyages à cheval (chap. IX), une maladie (chap. XXIII), des dames croisées ou des pèlerins (entre autres, chap. V et XL), des propos entendus ou dits (chap. XVIII), des rêves (dès le chap. III), des étourdissements qui contraignent de sâappuyer aux fresques qui décorent une salle (chap. XIV), le chemin le long dâun ruisseau (chap. XIX). Autant dire que lâhistoire dâamour que raconte la Vita Nuova tient en peu de lignes, peu de mots. Et relève plus du fantasme, de lâimaginaire ou du rêve, plutôt que de la vie réelle. Pourtant, Dante en fait la matière de nombreux poèmes écrits de 1283 à 1293, si lâon retient, comme date possible dâécriture de la Vita Nuova, 1292-93. Et le développe en prosimétrie, ou prose mélangée de vers, sur plus de quarante chapitres.

Il est vrai que ce petit livre nâest pas que le simple récit, par Dante, dâun amour de jeunesse qui va transfigurer sa vie. On nây trouve, de fait, aucune date précise, ou aucun lieu réel. Dante a lâart dâévoquer les choses à lâaide de périphrases abstraites, de formules vagues : « la ville susdite » (p. 45), « la ville où naquit, vécut et mourut la très noble dame » (p. 138), sans jamais nommer Florence. Il nâest question, pour le temps, que du « ciel de lumière (â¦) revenu neuf fois au même endroit » (p. 32), ou du « ciel étoilé » qui a mû « un douzième de degrés vers la partie de lâorient » (id.), Dante lui-même utilisant plusieurs types de calendrier pour donner, à des faits réels, une dimension symbolique forte (chap. XXIX). Et Béatrice même nâa nom que parce quâelle fut « nommée (ainsi) par beaucoup », « sans quâils sachent pourquoi » (p. 32), étant le plus souvent appelée « noble dame », « cette très noble dame » (p. 40), « cette très jeune angelotte » (p. 34), au point que lâon a pu douter, parfois, de son existence réelle et effective.

Car, en fait, ce dont parle Dante, câest dâun amour dissimulé, dâun amour dont on ne peut parler quâà demi-mot, quâà demi-voix, et encore quâen trouvant les mots qui conviendront à lâévoquer. Aussi la Vita Nuova est-elle un récit, et, tout à la fois, le commentaire de ce récit ; des poèmes, et le commentaire de ces poèmes écrits souvent sous lâimpulsion dâune émotion, dâune vision ; et une réflexion sur lâamour, sur tous les effets de lâamour (tremblement, émoi, saisissement, et honte, et reproches intérieurs), et le commentaire continuel de cette réflexion amoureuse. Plus quâun livre, la Vita Nuova est un méta-livre, où sâimbriquent lâécriture, en prose ou en vers, et la pensée de cette écriture, la conscience même dâun poète écrivant, se voyant écrire.

Dante, encore, questionne la langue, justifie son choix de nâécrire plus quâen langue vulgaire (chap. XXV), sâingénie à trouver des raisons aux choses, comme à la date même de la mort de sa bien-aimée (chap. XXIX), réfléchit à la façon quâil faudrait dire. Comment dire et comment écrire ce qui nous dépasse, nous emporte, nous déplace, est plus grand que nous, comme est lâamour, comme est la mort ? Comment dire pour dire lâimpossible, ou le foudroiement dâune rencontre décisive qui bouleverse tout ? Quelle langue peut sâélever au point où nous élèvent les sentiments, par moments, lorsque nous aimons ? Et quelle poésie faut-il faire pour que passe dans nos vers mêmes un peu de la couleur du jour, et du ciel, et de la lumière, quâil faisait devant lâêtre aimé ? Dante dit les limites du dire.

Quant aux Rime, elles disent en écho les mêmes choses, parfois les mêmes scènes, que dans la Vita Nuova (du moins pour celles écrites pendant le temps dâécriture du livre), mais nâen gardent que la quintessence. Elles disent, en tençons, sonnets et ballades, sextines, « rimes pierreuses » (poèmes 40, 41, 42), ce que fut non lâamour de Dante pour Béatrice, mais lâessence même de lâamour, la racine du cÅur. Elles disent, encore, la moquerie, lâhumour, et la haine, le sarcasme, et sâessaient à tous les registres. Les Rime sont, en fait, lâatelier de Dante, son laboratoire. Elles sont expérimentations, tentatives, essais, réussites, tout ce dont la Divine Comédie aura besoin pour dire Enfer, Purgatoire et Paradis. Aussi est-ce bien Dante au travail que lâon perçoit dans ces poèmes comme dans la Vita Nuova. Un Dante jeune. Un Dante méconnu. Un Dante, souvent, toujours, génial, qui sâessaie, sâobstine, cherche et trouve. Un Dante dâavant la Comédie, à lâimage de cette chanson en langue triple (p. 258-261) qui finit lâouvrage : multilangue et polyvalent.

La Vita Nuova est, ainsi, plus quâun prologue, une Åuvre en soi. Elle est le miroir stupéfiant dâune conscience qui aime et qui doute. Elle nous montre Dante, souvent, fragile, humain, sâévanouissant, et pleurant, et doutant de soi. Mais fait voir aussi lâacuité de son regard, de sa pensée, sur ce quâil voit et ce quâil écrit. Comme pour Dante, faisant neuve sa vie, par ce singulier « petit livre », après cette lecture, câest la vie, notre vie, que nous voyons de façon neuve. Transformée. Et renouvelée.

Comme un printemps.

Christian Travaux

(1) On trouve dans la Vita Nuova pas moins de 7 récits de rêves ou visions (p.35-36, 48, 54, 86, 93, 132 et 144).

Dante, La vita nuova et autres poèmes, nouvelle traduction de René de Ceccatty, coll. « Points », Seuil, 276 p, 11â¬.


Extrait : chapitre XVIII (fin, p. 71).

Alors ces dames commencèrent à parler entre elles. Et comme on voit tomber lâeau mêlée de belle neige, il me sembla entendre leurs paroles sortir mêlées de soupirs. Et après quâelles eurent conversé ensemble, cette dame qui mâavait auparavant parlé me dit encore : « Nous te prions de nous dire où réside ta béatitude ». Et moi, lui répondant, je dis simplement : « Dans ces mots qui louent Madame ». Alors celle qui me parlait me dit : « Si tu nous disais vrai, ces mots que tu nous as adressés à ce propos en décrivant ta condition, tu les aurais autrement formulés ». Alors, y réfléchissant, je les quittai presque honteux et me disais à moi-même : « Puisque tant de béatitude réside dans ces mots qui louent Madame, pourquoi mes propos ont-ils été autres ? » Aussi décidai-je de prendre pour sujet de mes discours toujours ce qui serait une louange de cette très noble dame. Et, y pensant fort, je me dis que câétait un sujet trop élevé pour moi, de sorte que je nâosai commencer. Et je demeurai ainsi avec le désir de dire, mais la peur de commencer.


8fCps60yfUY

Voir l'article complet