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(Note de lecture) Si décousu de Ludovic Degroote, par Camille Loivier


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Posté 08 janvier 2020 - 09:37

 

6a00d8345238fe69e20240a5002f02200b-100wiLire les poèmes de Ludovic Degroote dans le Pas de Calais un soir dâhiver, novembre ou décembre, alors que le jour sâest fondu dans la nuit, quâil pleut, quâon est bientôt trempé jusquâaux os, que le vent siffle même au travers dâune fenêtre en PVC, bien que cela ne soit pas au bord de la mer du Nord, la plage, la laisse des coquillages brisés, la ligne grise de lâhorizon, mais dans une ville, une petite ville vague, aux longues rues désertes, semble être une destinée. La lecture de ce livre commande de se trouver dans le nord et non lâinverse.

Il sâagit bien là dâune forme de décousu, « réunir quoi dâailleurs ? » et plus encore du défait, les poèmes mais aussi soi « je me défais ». Cependant, si décousus, disséminés, désunis, éparpillés, que soient ces ensembles de poèmes rassemblés en ce recueil, une même onde court qui devient dâautant plus limpide quâelle naît dâun entrecroisement de lignes serrées, condensées, rythmées : « on ne se défait pas de ce quâon est ». Ce livre de fragments, révèle lâossature, lâarchitecture dâune Åuvre que lâon ne peut dire homogène, uniforme, entre les proses longues et les poésies concentrées, lapidaires et vives, entre une voix distanciée et une autre plus pressante. On y reconnaît les lignes de force qui en sont le soubassement.

Une ligne de force composée de quelques termes que lâon pourrait décliner rapidement, disparition, mur, peur, ne pas partir, fermeture, désolation, solitude, mort, qui surnage sur un tumulte sombre. On ne se lasse pas dâêtre porté par cette ombre, elle devient nôtre. Les morts, la grisaille, lâabsence de vie, de sens, tout cela on peut le faire sien, on peut lâapprivoiser, respirer même au milieu du nuage de brouillard épais. Mais de disparaître avant la naissance, câest autre chose. Disparition dâavant sa propre apparition, qui persiste au travers soi et contamine toute chose en son voisinage. Cette disparition nous décale, nous déporte, on ne peut plus suivre. Comment peut-on être « précédés de notre disparition », pas seulement le sentiment de devoir mourir un jour, mais dâêtre « déjà mort », mort avant. Câest ce que lâon ne comprend pas, cela échappe, mais câest comme ça, un nÅud que lâon ne peut pas démêler. On est précédé dâun vécu douloureux, de fantômes, de revenants, même si eux aussi ont leurs mots à dire, mais ceux-là on peut les coudre.

Précédés de notre disparition, cela signifie que lâon se demande ce que lâon fait là, on se sent de trop, « car jâaurais pu ne pas être là ». Par la disparition on suit une ligne de fuite, on ne sait pas où lâon va, mais on nâa pas besoin de savoir, où nous emmènent ces vers épars est là où lâon est déjà : « le monde est immédiat est nous lâignorons souvent ». Nulle complaisance en ces lignes, et parfois même on est « bien », présent, et la nature, un arbre, une herbe nâa rien dâun symbole, câest un moment de vie. Cependant lâémotion est retenue, car on retient même ce qui se découd, et câest peut-être le caractère fragmenté qui permet de ne pas sâécrouler, de ne pas « chialer » mais tenir bon.
 
« Perdre le visage, franchir ou percer le mur, le limer très patiemment, écrire nâa pas dâautre fin. » On dirait que Gilles Deleuze a lu précisément les poèmes de Ludovic Degroote. La ligne de fuite nous laisse au bord, au bord dâune digue, dâune falaise, de la crête dâune vague, à lâéquilibre, quand celui-ci est reconnu dans son vacillement, son rééquilibrage continu.


dans cette réduction où chacun se tient

contre le bruit de sa disparition

nous allons seuls

avec notre solitude



je ne sais ce quâon sauve

sinon la respiration

qui respire malgré nous

on se manque

extrait de Sans nous p. 71


Ludovic Degroote Si décousu, Editions Unes, 2019, 131 p. 21 euros


Camille Loivier


CBEM-WWTRq4

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