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(Note de lecture) L'air cicatrise vite, de Jean-Louis Giovannoni, par Isabelle Lévesque


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Posté 27 janvier 2020 - 09:21


Sâeffacer

6a00d8345238fe69e20240a5050add200b-100wiLe dernier livre de Jean-Louis Giovannoni, Lâair cicatrise vite, rassemble des notes extraites de carnets écrits entre 1975 et 1985. La langue, réduite à lâessentiel, traduit un effort constant pour ne pas excéder nos corps étroits et fragiles. Phrases isolées parfois proches de lâaphorisme, réflexions, courts poèmes, choses vues, tous ces fragments non datés semblent des éclats de sens (ou de non-sens) sortant dâun bloc dâombre et de silence. Leur part dâopacité rejoint celle de la vie et de sa fin. Quelques phrases constituent des amorces de récit, mais dans tout ce qui nâest pas dit réside le secret. À la question : « Qui peut parler au-delà de ses mots ? » répond peut-être la triste constatation : « Paroles, phrases⦠lâair les dissout. » Câest pourtant de cet air même quâest fait le souffle de la vie emplissant douloureusement le corps à la naissance : « Lâair arrache à la première respiration. On crie quand nos poumons sâemplissent. Le reste du temps, on respire à petites goulées. » Mais bientôt, trop vite, cet échange modeste avec lâair sâinterrompra :

« Ultime tenue.

Et lâair alors sâavale
Entièrement.
 »

Dans À quoi bon encore des poètes ? (P.O.L, 1996), Christian Prigent lie la poésie à lâeffacement : « [Ç]a nâa pas à disparaître, câest disparu. Je dirais même : câest toujours-déjà disparu. Mais cette propension à disparaître de et dans lâusage social, cette façon dâincarner le disparu, de formaliser ce qui disparaît â ce qui fait trou dans lâhomogénéité verbalisée de la communauté â, câest la poésie : la poésie, ça nâest même peut-être que ça, au fond. » Lâair cicatrise vite de Jean-Louis Giovannoni propose un glissement vers la disparition, sans perspective dâapaisement. Le poète y dresse le constat dâun cheminement inchangé. La trace elle-même, la cicatrice, est finalement absorbée dans le mouvement naturel de lâair et du temps : « Effacer est une nécessité ».
Les vies humaines peuvent rappeler la prolifération des insectes si souvent observés et décrits par Jean-Louis Giovannoni â en particulier dans la série de ses Moches publiés par les éditions Les mains accompagnés de peintures de Stéphanie Ferrat, comme Mouche verte (2013), Pou de tête (2015) ou Oxyures (2016). Comment distinguer une blatte dâune autre, un pou dâun autre pou ? Et que change la disparition de lâun dâentre eux ? Pas de traces, aucun souvenir, le monde des vivants se referme derrière eux.
Des questions se succèdent, approches imparfaites du sujet : « Quâest-ce qui bouge en toi quand tu bouges ? » Câest lâimpossibilité de trouver le terrain stable dâune certitude. Il arrive que les considérations anatomiques tempèrent le doute : « Nous tenons à la verticale grâce aux sphincters qui retiennent notre matière. »
À lâintérieur du corps, ça communique vraiment, mais « [l]es organes ne parlent quâentre eux ». Ce nâest pas comme entre les corps : « Toucher, câest vérifier que nous sommes bien séparés. »
De la juxtaposition des fragments naît une logique sourde : tout sâenchaîne comme au théâtre dans un tragique dépouillé dâapparats, de sanglots, dâexpiation.
Dâailleurs, certaines notes adressées, sans destinataires, retentissent pour sâéteindre : « Ne me laisse pas ici parmi les ombres ! »
À ce cri, nulle réponse. Lâexpression de la peur nâest pas tempérée, rien ne lâéloigne. Des formulations indéfinies (le pronom « on ») confondent des identités, celles-là même qui dès le début du livre étaient avec étonnement constatées :

« Tu réponds toujours à ton nom.
Tu tây tiens. Câest bien.

Dehors tout bascule.
 »

De même, la négation atteint les affirmations, « [r]ien ne reste en toi. Tes mots sont trop fluides ». Ces négations, déclinées, redites, touchent des constats qui pourraient sembler rassurants :« Inutile dâattendre, tu nâes déjà plus là. »
Accumulées, elles dressent entre nous et le monde un espace qui absorbe tout appui possible. Aucun socle : « En dehors, câest le vide. »
Or lâair détient la clef : impalpable, câest lui pourtant qui semble tout faire disparaître sans tour de passe-passe : « Paroles, phrasesâ¦lâair les dissout. »
On ne se tient pas sur les bords de ce monde-là. Les mots ne sont quâun secours illusoire : « Nommer une chose, câest lâéloigner à jamais. » Et les personnes nâhabitent pas plus leur nom que leur corps. Le constat est clair, la certitude : « Derrière nous lâespace se referme. » Et la couture nâest même pas visible.
En soi, le point dâappui reste introuvable. Observés par des éléments qui tiennent, « [i]mmeuble, mer, montagne », eux, que pouvons-nous ? Pris dans le mouvement perpétuel de nos corps, de notre vie (qui va vers « mourir »), nous sommes dépossédés. Parfois nous nous regardons, comme dissociés de nous-mêmes, parties dâun tout fragile et discordant comme lâest ce livre qui ne cherche pas à proposer une suite de paragraphes mais isole des entités, des affirmations des questions, surtout des négations, dans une tentative pour explorer le tout dissocié que nous sommes.
Sommes-nous notre corps ou lâhabitons-nous seulement ? Est-ce un simple vêtement ? Si câétait le cas, on pourrait espérer : « Jâattends toujours que quelquâun vienne se déposer en moi. » Et surtout pensant aux êtres aimés qui sâabsentent de leur propre corps et disparaissent : « Si on pouvait basculer tous ceux quâon aime à lâintérieur de soi. »
Nous sommes aussi cette peau qui se blesse, et câest de la vie qui sâéchappe de chaque blessure. La bouche dévoreuse se referme, la blessure cicatrise si vite. Tout sâefface. Le poème lui-même est dâun secours illusoire : « Pourquoi demander aux mots de nous garder en eux ? »

Isabelle Lévesque

Jean-Louis Giovannoni, Lâair cicatrise vite, Éditions Unes, 2019 â 64 p., 16 â¬, sur le site de lâéditeur

Extraits :

On se tient dans le visage de lâautre. En dehors, câest le vide.

*

Un sol, même dans lâair, nous conviendrait.

*

En donnant naissance, peut-être verras-tu enfin le visage qui se cachait en toi.
p.12

*

Appartenir⦠à quoi que ce soit, peu importe, aux murs si besoin â pourvu que ça tienne.
p.13

*

Le visage que tu portes â ne lâachève pas ! Cet enfant coincé en toi⦠Et toi qui grossis, grossis autour.

*

Lâun près de lâautre
Pendant des heures
Avec des petits signes
Entre les mots.

*

Derrière nous lâespace se referme. Sans cette certitude, aucun pas ne serait possible.
p.51


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