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(Les Disputaisons) À quoi bon éditer et vendre encore de la poésie ?, Franck Pruja et Françoise Valéry


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Posté 29 janvier 2020 - 03:53


Poezibao
publie aujourdâhui la deuxième contribution dâune nouvelle série de disputaisons autour du thème « A quoi bon éditer et vendre encore de la poésie ? ». Remerciements à Jean-Pascal Dubost qui en a eu lâidée et qui en a assuré la réalisation.

Disputaison n°2
« À quoi bon éditer et vendre encore de la poésie ? »


6a00d8345238fe69e20240a4b82ff1200c-100wiLa poésie (contemporaine sâentend), et câest presque devenu un poncif que le dire, est un genre ignoré du grand public, dédaigné par les médias, fait de petits tirages, peu vendeur, et seule lue par une minorité de lecteurs (souvent eux-mêmes poètes) ; on pourrait entrer dans une longue litanie de ses carences. Quant aux poètes édités, selon une estimation non officielle mais qui fait autorité, ils seraient plus nombreux que les lecteurs de poésie.
Pourtant, un certain nombre dâobstinés sâacharne à en publier, et dâautres (plus rares) (libraires), à en vendre. Comment expliquer cette opiniâtreté ?

2/ Franck Pruja et Françoise Valéry (éditions de lâAttente)

Cela fait presque trente ans que nous entendons dire, sur les salons, les marchés aux livres ou les festivals, que la poésie a du mal à trouver ses lecteurs, est difficile à placer en librairies, etc⦠Bref, quâelle serait victime des clichés de son genre en quelque sorte et non de son succès. On nous rebat les oreilles avec les faibles ventes en librairies (eh oui, un livre placé nâest pas forcément un livre vendu, et les retours sont douloureux pour le budget) alors quâaujourdâhui, les statistiques de Livres Hebdo nous indiquent que le domaine qui nous concerne représente tout de même 3 % de part du marché du livre. Câest trop peu certes mais à considérer.

Chaque année, à notre échelle, nous constatons une progression des ventes. Il faut dire que lâon a commencé dans les années 1990 avec des livres dâartistes à tirage limité et de la micro-édition dont le tirage était adapté au nombre de lecteurs immédiatement potentiels. Notre réalité est très différente actuellement mais lâéquilibre est resté le même, les lecteurs de la première heure nous ont toujours suivis, augmentés de nouveaux, faisant confiance à notre ligne éditoriale qui continue de sâinventer au fil de nos découvertes et coups de cÅur.

Certains nous font savoir que publier de la poésie câest être courageux. Récemment un libraire sympathique plutôt spécialisé dans la science-fiction et le genre fantasy nous a dit lors dâune tournée de diffusion : « Avec vos livres si diversifiés, si on ne les lit pas on ne peut pas les défendre ». « Les défendre », voilà un terme adéquat car câest le nerf de la guerre. On repousse les lignes, on gagne du terrain. Est-ce à dire que publier de la poésie est un acte de résistance ? Oui, absolument car la poésie développe une langue exigeante, imprévisible, indisciplinée, inadmissible et inventive. Au-delà de la métaphore, elle est pour nous multiple et transversale, se mêle dâart, de sciences humaines, de politique. La poésie que nous publions questionne notre monde, au quotidien comme au regard de lâHistoire ou de la tectonique des plaques.

Nous prenons plaisir à apporter le plus grand soin au travail éditorial, la mise en forme dâun manuscrit en livre demande des dizaines dâéchanges avec lâauteur, au fil de lâévolution de la maquette et des relectures. Pour promouvoir et défendre les livres, nous consacrons souvent nos week-ends et nos jours de vacances, pour hélas parfois peu de visibilité (tant il y a de choix sur le marchéâ¦). En revanche, le courrier des lectrices et lecteurs (et des autrices et auteurs) est toujours extraordinairement motivant !

Depuis 2008 nous respectons les points de la charte déontologique de lâéditeur professionnel en région : contrats dâédition, droits dâauteur, diffusion. Oui, nous en sommes plutôt fiers. Nous avons également diversifié les genres. Les auteurs et les autrices qui rejoignent notre catalogue le savent. Sur les centaines de textes reçus chaque année, nous nâen retenons quâune dizaine pour notre programme éditorial. La sélection des textes est rude, inévitablement.

Pour répondre à la question du lectorat, cela doit dépasser le réseau des poètes-lecteurs même sâil sâagit dâun cercle vertueux et indispensable. Le livre de poésie trouve aussi son public lorsquâil est porté à la scène (mis en voix par des compagnies ou performé par son auteur), quâil est étudié en milieu scolaire ou travaillé en atelier dâécriture avec un public proche ou éloigné de la littérature. On pourrait dâailleurs transposer à la poésie ce que lâartiste John Baldessari disait de lâart : « Lâart mâest longtemps apparu comme une activité égoïste, non tournée vers autrui. Jusquâau jour où, parmi mes nombreuses expériences dâenseignement, jâai été confronté à des délinquants juvéniles. Jâai alors réalisé que lâart leur était plus nécessaire quâil ne lâétait à moi. » Il faut faire sortir le livre de poésie dâun contexte et dâun milieu spécifiquement poétiques ou littéraires car câest aussi ailleurs quâil opère de manière inattendue et gagne une sorte de troisième dimension, réveillant les esprits critiques.

Obstinés ? â peut-être⦠Convaincus ? â certainement !
Donc, laissons dire et continuons dâagir !

© Franck Pruja et Françoise Valéry


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