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(Echos) Florence Trocmé, Lichens, lichens


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Posté 02 février 2020 - 03:20

 

Un mois de lichens

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Je retrace ici, dans la nouvelle rubrique (Echos) de Poezibao, toute une histoire qui sâest créée en ce mois de janvier 2020 autour des lichens, depuis lâévocation des titres dâAntoine Emaz jusquâà Camillo Sbarbaro et Pierre Gascar.


1.    Dans le Flotoir du 9 janvier 2020 (20ème paragraphe), ces mots :
« Je ne sais pourquoi, jâai une fascination pour les lichens. Pour les voir souvent avec leurs étonnantes couleurs, accrochés envers et contre tout sur le granit et les roches de Bretagne nord ? A cause bien sûr aussi des deux recueils magnifiques dâAntoine Emaz, Lichen, lichen (Rehauts, 2003, à rééditer de toute urgence !) et Lichen, encore (Rehauts, 2009).
Je suis donc tombée en arrêt devant un grand article du « Monde des Sciences » daté du 8 janvier 2020, consacré à un lichénologue, Joël Boustie, qui « fait partie de ces chercheurs qui, en quelques minutes, vous font glisser hors du monde et hors du temps. Pourquoi ce phytochimiste a-t-il une telle passion pour les lichens ? Sa réponse : âPeut-être parce quâils sont exactement à lâinverse de notre société, explique-t-il. Ils croissent extrêmement lentement, de quelques microns par an pour certains, et vivent en symbiose : un lichen, câest une algue associée à un champignon, ou une cyanobactérie, la première nourrissant le second grâce à la photosynthèse, et le champignon protégeant lâalgue du rayonnement solaire et du dessèchement. Dans cette organisation très subtile et complexe, la coopération est vitaleâ. »  Très amusant aussi le parcours de ce chercheur, fait dâapparents hasards. Il y a cette rencontre notamment : « Il assiste alors à la conférence dâune des rares lichénologues françaises, Chantal Van Haluwyn, et devient intarissable sur les qualités multiples de ces organismes qui présentent des structures moléculaires rares et peu étudiées. On les trouve dans toutes les zones du globe, des plus chaudes aux plus glacées, des plus sèches aux plus salées. Ils parviennent à pousser sur les roches les plus dures, sont ultrarésistants et capables de reviviscence : deux espèces de lichens, Rhizocarpon geographicum et Xanthoria elegans, prélevées dans les Alpes et en Espagne, ont même survécu en 2014 à un séjour dâun an et demi sur les parois de la Station spatiale internationale (ISS), puis repris leur croissance sur la terre ferme ! » Et il y a même des herbiers de lichens ! En 1999, Joël Boustie rencontre Jean-Claude Massé, maître de conférences à Rennes, qui « avait hérité de lâherbier de lichens du grand botaniste rennais Henry des Abbayes, mort en 1974. (...) il nâavait pas réussi à convaincre lâuniversité de lâintérêt de conserver cet herbier, et le gardait donc dans son salon ! En 2005, il a légué à J. Boustie cet herbier dâune importance scientifique internationale, comprenant 11 000 spécimens de lichens. » Je note pour finir les principaux habitats des lichens (pour le plaisir du vocabulaire aussi !) : épiphytes : sur les arbres ou branches, voire sur du bois mort ; saxicoles : sur des rochers, des calcaires, des vieux murs ou toits ; corticoles : sur des écorces ; terricoles et humicoles : dans la pelouse ou autres sols ; muscicoles : sur les mousses ; etc.  (selon cet article de Wikipédia, qui donnent bien dâautres informations).


2.    Le 24 janvier 2020, un mail de Philippe Grand qui donne lieu à ce paragraphe du Flotoir (et à bien dâautres développements dont il est déjà un peu question dans le Flotoir et dont il sera question, plus encore, bientôt dans Poezibao.)
« Heureuse dâapprendre (grâce à Philippe Grand) que le poète italien Camillo Sbarbaro (1888- 1967) était passionné de lichens et très fin connaisseur en la matière, au point de publier plusieurs articles scientifiques. Il a fait don de son importante collection de lichens au Musée d'histoire naturelle Gênes. Il a décrit 127 nouvelles espèces de lichens dont vingt porte son nom.
Heureuse de découvrir sous la plume dâune grande lichénologue Chantal Van Haluwyn ces mots : « Ce qui mâémeut dans les lichens, câest leur fantastique puissance de vie, leur superbe », écrivait le poète (et lichénologue) italien Camillo Sbarbaro (1888-1967). Car les lichens ont aussi attiré lâattention des écrivains. Câest même le thème de lâouvrage écrit en 1972 par Pierre Gascar (Le Présage, réédité en 2015) dans lequel lâauteur utilise le lichen comme le signe ou le présage de la transformation biologique de notre planète. « Ainsi en me penchant sur les lichens, en ramassant parfois ces espèces dâécailles dispersées un peu partout, je ne cessais de me demander si jâassistais à la mort du monde ou à sa reviviscence ».


3.    Le 28 janvier 2020, un nouveau mail, cette fois de Françoise Le Bouar :
« Y aurait-il un rapport, difficile à élucider, entre les lichens et les poètes ? un art de vivre/art poétique qui s'apparenterait à celui de ces mystérieux végétaux ?
Un merveilleux poète leur a consacré beaucoup de son temps, des pages superbes, en plus d'un herbier ("carnet d'échantillons du monde" comme il disait, dont la majeure partie est conservée à Gênes, au Museum), et découvert plus de cent espèces nouvelles.
Connaissez-vous le poète ligure Camillo Sbarbaro ? Dans la petite chambre de sa maison de Spotorno, paraît-il, on ne pouvait trouver qu'un seul livre : un gros volume de taxonomie des lichens édité à Uppsala en 1952. "La pièce est encombrée, imprégnée d'une odeur de sous-bois, par un herbier de lichens..." : ainsi commence un texte découpé en neufs petits paragraphes qui a pour titre "Lichens", inclus dans "Copeaux" (traduit par Jean-Baptiste Para dans un livre paru chez Clémence Hiver en 1992). "[...] entraîné par ma prédilection pour tout ce qui existe en sourdine, je me suis consacré à des formes de vies plus retirées [...] Jusqu'au jour où j'abordai les lichens : un port qui m'avait été désigné par un vers de mon premier livre : "La parmélie d'or incruste le mur." (La parmélie d'or est, sur les murs et les écorces, le plus évident et le plus jovial des lichens). [...] Le lichen prospère de la région des nuages aux grèves éclaboussées d'embruns. [...] Le lichen est le plus polychrome des végétaux. Sa gamme qui s'étend du blanc laiteux au noir stygien, se hisse vers tous les aigus, à travers une orchestration de tons et de nuances où se déploie le plus fastueux répertoire de couleurs. [...] Le lichen est une énigme. Affirmer qu'il appartient au règne végétal, c'est dire tout ce que l'on sait de lui avec certitude. Recourir pour le désigner au terme "d'entité" est déjà un signe d'imprudence, quand d'aucuns estiment le lichen n'être rien d'autre qu'un phénomène." Il faudrait tout citer...
Mais je recopie tout de même encore ceci, cette fois tiré de "Feux follets" : "Je lis dans un livre, le dernier paru sur cette question controversée, que le lichen n'est ni un cryptogame ni l'association de deux, mais un pur conflit : un phénomène de destruction par conséquent, comparable à celui de deux substances qui s'annulent au premier contact. Je comprends maintenant pourquoi cette passion s'est enracinée si durablement dans ma vie : elle répondait à ce qu'il y a en moi de plus aigu, le sens de l'éphémère. De sorte qu'au fil des jours j'aurais recueilli et amoureusement conservé pas même des nuages ou des bulles de savon - ce qui pour un poète serait déjà beau - mais quelque chose d'encore plus inconsistant : rien d'autre que des effervescences auxquelles je donnais un nom."
Et encore cela : "Mon amour pour les lichens ne souffre d'éclipses qu'en deux circonstances : lorsque je suis amoureux et lorsque j'écris. Il a donc vu juste, celui qui sans me connaître a diagnostiqué dans cette passion une forme de désespoir."


4.    Dans le même temps, jâécris à Jean-Baptiste Para, traducteur de Copeaux, car le livre publié chez Clémence Hiver est introuvable.  


5.    Le 29 janvier 2020 : mail de Jean-Baptiste Para
« Il me reste un exemplaire de chacun des deux magnifiques volumes de Sbarbaro publiés par Clémence Hiver.
Je pourrai scanner prochainement le texte sur les lichens et te l'envoyer. Tu pourras bien sûr le reprendre en totalité ou en partie sur le site.
Je crois qu'il y a longtemps que ces livres sont épuisés, je ne sais pas si un éditeur pourrait leur donner une nouvelle vie. »


6a00d8345238fe69e20240a4b9d7c1200c-100wi6.    Scan que Jean-Baptiste Para mâadresse quelques heures plus tard. Je lâai converti en fichier PDF pour les lecteurs de Poezibao, qui peuvent lâouvrir dâun d'un simple clic sur ce lien







7.    De fil en aiguille, après avoir reçu la lettre de Philippe Grand, je mâétais enquis de Camillo Sbarbaro, de son rapport aux lichens et câest ainsi que je suis tombée sur lâévocation dâun livre de Pierre Gascar, Le Présage, dont la quatrième de couverture dit que, publié pour la première fois en 1972, il pose dâune manière presque prémonitoire toutes les questions actuelles de lâécologie. Il y est très largement question de lichens et aussi de Sbarbaro :
« Les lichens ont eu leur poète en la personne de Camillo Sbarbaro qui occupe une place très honorable dans lâhistoire de la littérature italienne de la première moitié de ce siècle. Montrant cette heureuse dualité de lâesprit dont Goethe nous a donné lâexemple, Sbarbaro alliait le sentiment poétique à la connaissance scientifique et faisait des lichens le thème de ses rêveries les plus libres comme de ses traités de botanique les plus rigoureux. « (Pierre Gascar, Le Présage, Gallimard, 1972, p. 161).


8.    Je terminerai sur cette citation du même livre :
« Sollicité par l'image d'une adhérence â ou d'une adhésion â qui parlait à ma mémoire obscure, comme si ma vie, depuis ma naissance, n'avait été qu'un arrachement, je m'étais mis à cueillir des lichens, afin, j'imagine, de faire passer pour de la curiosité scientifique ce qui n'était qu'un repliement sur moi, j'entends sur la part la plus archaïque de mon être. Il est vrai aussi que la botanique n'est pas sans attraits pour l'esprit. Elle est une façon de recommencer à épeler le monde, dans lequel, depuis longtemps, nous ne lisons plus. Sans doute n'ouvre-t-elle qu'en partie le vaste âlivre de la natureâ, mais ce qui importe est moins ce qu'on y apprend que la forme d'application qu'il demande pour être déchiffré. C'est le seul domaine où la connaissance ressemble à une communion. » (p. 148)


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