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(Echos) et (Notes sur la création) Roberto Juarroz, par Jean-Nicolas Clamanges


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Posté 08 février 2020 - 11:16


6a00d8345238fe69e20240a4bc176f200c-100wiEn écho à lâémouvant témoignage de Catherine Goffaux, jâaimerais rappeler le commentaire de Roberto Juarroz à un récit hassidique quâil rapporte dans son livre Poésie et réalité. Il me semble que ce récit et son commentaire sont de nature à nous aider à comprendre que le sentiment de la défaillance inéluctable de nos mémoires externalisées doit nous inviter à nous souvenir, comme elle en atteste, de ce que â pour autant que lâespèce humaine durera â elle est ainsi faite que toujours une mémoire vivante se souviendra de ce qui importe, toujours quelquâun témoignera.

« Quand le grand rabbin Israël Baal Shem-Tov pensait quâune menace se profilait contre le peuple juif, il avait coutume dâaller concentrer son esprit en certain lieu du bois ; là, il allumait un feu, récitait certaine prière et le miracle sâaccomplissait : le danger était écarté. Plus tard, quand son disciple, le célèbre Maguid de Mezeritsch, devait implorer le ciel pour les mêmes raisons, il accourait au même endroit et disait : « Maître de lâUnivers, écoute-moi. Je ne sais comment allumer le feu, mais je suis encore capable de réciter la prière. » Et le miracle sâaccomplissait. Plus tard, le rabbin Mosh-Leib de Sassov allait également au bois pour sauver son peuple, et il disait : « Je ne sais comment allumer le feu, je ne connais pas la prière, mais je peux me placer à lâendroit propice et cela devrait suffire. » Et cela suffisait, et le miracle sâaccomplissait. Ensuite, câest au rabbin Israël de Rizzin quâil revint dâéloigner la menace. Assis dans son fauteuil, la tête entre les mains, il parlait à Dieu en ces termes : « Je suis incapable dâallumer le feu, je ne connais pas la prière, je ne puis pas même trouver le lieu du bois. Tout ce que je sais faire, câest raconter cette histoire. Cela devrait suffire. » Et cela suffisait. Dieu a créé lâhomme parce quâil aime les histoires.
Quâil soit ou non question de Dieu, la réalité a produit lâhomme parce quelque chose en elle, tout au fond, mystérieusement, réclame des histoires. Autrement dit, il semble y avoir, au tréfonds du réel, une demande de narration, dâillumination, de vision et peut-être dâargument à laquelle les hommes doivent pourvoir, quâil y ait ou nây ait pas dâautre sens. Il ne sâagit pas de lâhistoire au sens vulgaire du terme, lâhistoire de lâhistoriographie, semée de crimes et dâaberrations, mais de cet enchaînement secret de faits profonds qui constitue la véritable histoire de lâhumanité â et peut-être davantage. Jâai toujours pensé la poésie comme la plus éminente manifestation de cette histoire occulte des hommes et de la correspondance ineffable avec la réalité qui sây révèle, au-delà du gonflement du simple temps linéaire, au-delà des formules et des systèmes qui codifient la connaissance, la prière, le regard, le geste, le lieu, lâamour, le bois et même le feu. je crois en outre que la réalité et la poésie, telles quâelles se présentent à lâhomme, exigent un détachement graduel, un dépouillement progressif, une croissante mise à nu, comme dans la parabole hassidique, afin de nous approcher du noyau essentiel de ce quâil y a ou de ce qui existe, de ce qui est ou nous paraît être. »
R. Juarroz, Poésie et réalité, Lettres vives (trad. J. Cl. Masson, 1999), 2e édition, p. 9-10

Jean-Nicolas Clamanges



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