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(Feuilleton) Dans la forêt des jours de Jacques Robinet, 7


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Posté 23 mars 2020 - 03:36

 

Dans la forêt des jours*

Un nouveau feuilleton de Poezibao, Dans la forêt des jours, de Jacques Robinet. Comme une suite à La Monnaie des Jours, le livre que les éditions de La Coopérative ont publié à lâautomne 2019. Chaque parution est accompagnée dâune Åuvre de Renaud Allirand.

*titre emprunté à un poème de La Nuit réconciliée de Jacques Robinet, livre de poésie paru aux éditions La Tête à lâenvers en 2018


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Dans la forêt des jours, 7

9 novembre 2019 â Je recopie ici ce passage de Lâabandon lumineux de Joël Vernet [1] que je découvre et qui traduit si bien mon sentiment au moment où mon propre livre paraît : Un livre est de lâamour brûlé. Il a tenté de dresser des pages contre le malheur. En vain. Il mourra inconsolable, inconsolé. Voix minuscule dans lâazur. Voix impertinente. Voix insurgée.
Câétait cela que jâentendais hier soir : « vanité, tout nâest que vanité ». Mais rien nây fait, nous poursuivons. Les mots nous servent dâécran contre un trop violent soleil. Ils renouent les comptines déchirées par lâoubli. Nous nâen finirons jamais de dresser contre le désastre cette voix qui jamais ne désarme. 
Je suis le premier étonné de lâobstination quâil mâa fallu pour accumuler ces pages. A coups de rame, jâai atteint le rivage. Peu importe ce quâil en adviendra. Jâai survécu mot à mot, sans sombrer.


14 novembre 2019 â Je laisse cette pièce se remplir lentement de la nuit. Dehors, le bruit assourdi de la ville. Lââge mâisole et me protège à la fois. Il y a cette faiblesse accrue qui me contraint à ménager mon corps. Tout se rétrécit et, inexplicablement, mâouvre un espace inexploré. Je regarde sâévanouir la lumière de ce jour glacial et en même temps je mâaventure dans une autre clarté, dâune grande douceur. Ici, les mots trébuchent. Il sâagit de décrire un envahissement paisible qui se fait malgré moi, simplement parce que je suis là, sans bouger, attentif, offert. Je ne suis quâassentiment à la vie qui sâépuise avec une exquise lenteur. On peut retrouver ce sentiment dans certains adagios de Schubert, aussi dans le deuxième mouvement du Quintette de Mozart pour clarinette. Mais sâagit-il de musique, de paroles ? Plutôt de consentement à lâinvisible qui nous borde de toutes parts.


15 novembre 2019 â ⦠pourtant, ces hommes ne méritent quâun blâme léger ; car câest peut-être en cherchant Dieu et voulant le trouver, quâils se sont égarés : plongés au milieu de ses Åuvres, ils poursuivent leur recherche et se laissent prendre aux apparences : ce qui sâoffre à leurs yeux est si beau !  Ces versets de La Sagesse (13,9) me ramènent à lâenchantement de ce monde qui mâest si sensible. Si certains le divinisent, il a toujours manifesté, à mes yeux, une gloire cachée dont il nâest que le reflet. Jâai tourné ses pages comme un psautier merveilleusement illustré qui balbutie ses prières. Qui prend le temps dâadmirer aujourdâhui ? La perte du sentiment religieux va de pair avec lâinattention régnante. Il faut consommer très vite, se laisser emporter dans le déferlement des images.

â Exposition Greco. Une fois percée lâagglutination des visiteurs, un regard, un sourire me clouent sur place. Brasier de souffre et dâécarlate, plis des robes, volutes des orants autour dâun nouveau-né, ou des marchands du temple chassés à coups de fouet, partout sâagitent ces tourbillons, couleurs dâincendie. Me retiennent surtout la gravité des visages, le sourire rêveur et si doux dâune Vierge allaitant son enfant. Et, très vite, par-delà ces tableaux, â dont très peu pourtant proviennent du Prado, câest toute ma jeunesse madrilène qui refait surface avec ses escapades fréquentes à Tolède. Je revois la ville blanche sous les nuées orageuses, ses ruelles étroites, la boucle du Tage qui la berce et je sens sur mon bras la main si légère de ma mère qui mâaccompagne de palais en églises. Ces toiles incomparables ne peuvent se détacher de mes souvenirs. Leurs flammes se mêlent aux miennes et tout crépite en moi dâun feu que je connais trop bien. Beauté et douleur se confondent, inextricablement et pour toujours.

â Je suis parvenu à lââge où lâesprit répugne à emmagasiner et souhaite, tout au contraire, répandre ses richesses acquises. Tout ce que je retiens de mes lectures est filtré par ce désir de transmettre. Nâêtre plus quâun passeur de beauté, mon vÅu le plus profond. Je mâenivre de résonances.


18 novembre 2019 â Journée dâautomne, froide et humide. Pourquoi ne suis-je pas atteint par ce ciel fermé et hostile ? Il me semble que quelque chose pâlit au loin, comme un épuisement du gris. Vers lâOuest, cette clarté qui nâen est même pas une, peut-être sa promesse. Il y a, je le sais, une lumière voilée qui se cache, hésite, â un sommeil anxieux qui se prolonge. Je nâai pas vu se lever le jour. Il traîne, mal lavé, dans la pénombre. Peu importe, nous trébuchons ensemble sans nous enliser. Je reconnais ces passages incertains. Toute la ville se replie ; les bruits sont assourdis. Jâécris un poème mélancolique sans trop y croire. Est-ce pour distraire lâenfant qui guettait lâaube à travers le givre de sa fenêtre ? Non, câest trop loin, â oublié, effacé. Il sâagit dâune joie plus secrète, comme si le poids des années sâallégeait, au fur et à mesure que progresse la lutte incertaine qui ronge lâopacité du ciel. Je ne suis sensible quâà cela : cette lente montée du jour qui secoue ses cendres. Jâassiste à une défection de la tristesse, à la joie montante dâune rencontre qui se prépare dans les coulisses sales et poussiéreuses.

Plus tard : Je me suis trompé. Le jour sâenlise dans sa torpeur. Rien ne semble vouloir changer. Et déjà, on sent approcher la mort qui va vous rouler dans ce grand linceul humide. Pourtant, est-ce rêver à nouveau ? Un peu de rose semble flotter sur ce grand rideau dâabsence, tombé de nulle part, car il nây a pas de plafond dans ce gris étale qui envahit uniformément tout lâespace. La mort ? À toi de la faire surgir ou disparaître selon que tu ouvres ou fermes ton cÅur. Mozart se joue des apparences. Le deuxième mouvement du vingt et unième Concerto pour piano ouvre son chemin de source à travers la brume. Il écarte, appelle. Seule existe cette musique : certitude qui chante à travers les siècles pour désavouer la menace imprécise qui recule. Comme la lumière, nous faisons semblant de mourir. Qui me fut plus proche que cette voix ? Quelle invitation, plus convaincante ?  Comment lui résister ?

â Pouvoir écouter Mozart ! Don prodigieux de ce siècle, effroyable par tant de côtés. Je suis dâun temps dâavant la musique, comme on dit dâavant -guerre, ce qui est vrai aussi. Hormis quelques très rares concerts, parfois retransmis par la radio, â mais on écoutait peu la radio chez moi â, jâignorais tout de ce monde qui ne cesse de sublimer le nôtre. A quinze ans, je faisais tourner la manivelle dâun tourne-disque pour écouter un Nocturne de Chopin, à dix-sept entra le premier « microsillon » et le premier électrophone Teppaz, me semble-t-il. Pensant à cela, je mesure le don qui met à ma disposition tout lâunivers musical et ses plus merveilleux interprètes. Mes arrières grands parents sont morts sans rien savoir de ces richesses, auxquelles seuls quelques privilégiés avaient accès.

â Joyeuse surprise, en découvrant dans le livre dâun inconnu, les phrases quâon aurait souhaité écrire. En voici un exemple : Jâai déposé enfin ma vie dans le silence dâune maison où je suis tout à la joie de vivre. Tout à la joie dâattendre, dâattendre sans impatience. Et plus loin : Ce ne sont pas vraiment des livres, non, je ne me prends pas encore pour un écrivain. Ce sont plutôt des lueurs, des petits feux de brousse qui ont mis le feu à ma propre vie. Jâai allumé quelques lampes, un point câest tout. Ces deux extraits sont tirés du beau livre de Joël Vernet[2] que je ne cesse de reprendre. Jây retrouve à la fois mon refuge dâOndreville et ces flammèches que jâallume parfois en écrivant, qui me surprennent, mâéclairent un instant, avant de voyager vers un inconnu.


30 novembre 2019 â Poèmes de Hopkins dans la magnifique traduction de Pierre Leyris. Celui intitulé : « Paix »[3] me poursuit de de sa douceur rêveuse. En voici le début et la fin :
 
                        Quand vas-tu, Paix, ramier des bois, quand vas-tu clore
                        Tes ailes élusives et ta ronde rôdeuse
                        À mon entour cesser enfin pour ma ramée ?

                        Et dès lors que Paix fait ici demeurance
                        Elle est là pour Åuvrer, non point pour roucouler,
                                                Elle est là pour couver

Journée indécise, tantôt lovée sous les ailes de ce ramier qui jamais ne sâattarde, tantôt livrée à lâesseulement, au jour gris où chacun sâagite sans se retrouver. Pensé à cela en me promenant avec Renaud du côté de la rue du Bac. Le Bon Marché, harnaché de guirlandes dorées, prêt à bondir pour déverser sa cargaison festive. Nous avons parcouru les allées rutilantes. Des paons, couleur saphir, faisaient la roue dans les vitrines. Les parfums embaumaient. Une foule dispersée courait en tous sens confondre lâobjet de son rêve. Derrière les hautes portes de verre, quelques mendiants tolérés, fidèles à leur poste â, la rue humide, hargneuse, guettant lâheure de la fermeture. Impression de solitude décuplée par la multitude. Clones vibrionnant sous les clartés tapageuses. Nous marchions sans parler, pressés de revenir sur nos pas. Jâoubliais de signaler que nous fêtons un « Black Friday », où les flux de la consommation sâamplifient à grands coups de ristournes.


5 décembre 2019 â Jâai repris le livre de mon ami Gérard Bocholier : Les nuages de lââme[4]. Il sâagit dâextraits, très brefs en général, de son Journal de 1996 à 2016. Une fois de plus, je suis saisi par lâintensité de son amour pour le Christ, le vrai fil rouge qui court entre ces pages. Comment ne pas lâenvier ? Je me suis souvent réchauffé à cette flamme et je crois que notre rencontre est une grande grâce que Dieu mâa faite au soir de ma vie. Ses dons poétiques émaillent une prose brève et retenue qui épingle avec justesse quelques rencontres essentielles, faites au cours de la journée, avec des personnes ou des livres. La musique aussi tient une grande place. Ce solitaire dialogue sans cesse.


6 décembre 2019 â La poésie mâest un piège ensorceleur. Quand je pousse sa porte, une nuée de mots sâabat comme un vol dâétourneaux. Ils font semblant de mâapporter le ciel, mais ne font que lâobscurcir. Les plus jolis vont devant en agitant leurs ailes, les plus lourds se traînent et encombrent la chaussée. Peu nombreux ceux qui épousent le silence, parviennent à le féconder pour que naisse le chant. Pour sâaventurer en poésie il faut un solide balai. Je mâépuise en balivernes et rentre bredouilles. Le plus pénible câest dâavoir cru percevoir un tintement de cristal au cÅur du vacarme. « Demain, peut-être », soupire le pêcheur après une longue attente en soulevant son panier vide.


7 décembre 2019 â Intermezzi de Brahms. Dès les premières notes, la sollicitation dâune main tendue à laquelle on consent aussitôt. Quel filtre dâattente et dâangoisse a dû traverser cette musique pour parvenir à une telle simplicité, un tel abandon ? Schubert, Brahms, voyageurs dâhiver qui entrebâillent leur porte. On entre, on sâassoit auprès dâeux, devant les flammes dâun feu mourant. Le silence fredonne son chant enseveli. On se résigne à la douceur dâêtre un homme, réchappé au vacarme et à la nuit glacée. Derrière le mur, le vent souffle sur la neige. Comme dans les veillées dâautrefois, du fond de lâombre une voix sâélève pour partager ce qui reste quand on a tout perdu. Et la vraie clarté sâinstalle.


16 décembre 2019 â Ouvrir la télévision, câest recevoir de plein fouet la vague colérique du monde. Curieux que lâon puisse en appuyant sur un bouton renvoyer tout ce tumulte en enfer. Privilège de quelques -uns, préservés comme moi de la cohue épuisée qui se lève à quatre heures du matin pour regagner son travail, grâce à des transports si raréfiés et aléatoires quâils en deviennent inaccessibles. Par temps de service minimum, la vision des quais de métro rappelle les heures les plus sombres du passé. Sur la tête de ces foules prises en otage, les puissants de ce monde, â gouvernement ou syndicats â croisent le fer pour sauver leur mise.
Comment oser parler de ces choses quand, changeant de pièce, on peut passer de cette fureur à une sonate de Schumann ? Sans réfléchir, jâai choisi la première en fa dièse mineur de lâOpus 11 qui est tout, sauf apaisante. Hormis dans lâaria, tendre et mélancolique, on est malmené avec une rare violence à travers des thèmes qui sâentrechoquent en phrases hachées et dissonantes où sâexprime le tumulte dâune passion impossible à canaliser. Le piano subit les assauts de cette fureur, avant de consentir à sâincliner devant tant de démonstration amoureuse. Ce nâest pas la musique la mieux adaptée, pour qui cherche à se protéger de la rage environnante !


22 décembre 19 â Au Louvre, le portrait de Charles William Bell par Thomas Lawrence. Peu de tableaux témoignent dâun tel contentement à se savoir si beau. Le regard fier est comme un défi lancé au destin : « qui mâapproche se brûle, je suis intouchable ». Les longs cheveux noirs tombent en cascade sur le velours vert sombre de la veste entrebâillée, dâoù sâéchappe la mousseline de lâécharpe blanche qui rehausse le menton orgueilleux. Sur fond dâétoffe flamboyante, qui était ce beau jeune-homme, offert au désir pour lâéternité ? La même rêverie sâempare de moi que devant lâhomme au gant du Titien, si souvent admiré : que fut la vie de ces gentilshommes dont nous ignorons tout, excepté le visage refermé sur leur secret. À vrai dire le mystère est davantage du côté de Titien, où seul un sourire à peine effleuré laisse deviner le bonheur, vaguement nostalgique, dâexister. Tout dans ce tableau est austère, réservé. Sur lâhabit noir seules émergent la collerette et les manchettes de la chemise blanche qui sillonne le pourpoint échancré du cavalier, le gant à la main, prêt à sâenfuir au galop. Chez Lawrence, le message est plus transparent, dâune superbe qui crépite : « Je suis lâenchanteur, jamais las dâêtre adoré. » De leur passage, ne reste que le mirage dâune flamme entraperçue. Rayonnement éphémère qui brûle en passant. Regret et morsure dâun vertige.


[1]  Joël Vernet â Lâabandon Lumineux â Lettres Vives â P.17
[2] Joël Vernet â Lâabandon lumineux â Editions Lettres Vives â P. 45 et 48
[3]  Hopkins â Poèmes et Proses â Points â page 107
[4] Editions Petra


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