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(Note de lecture) Pierre Présumey au Pré, par Jean-Nicolas Clamanges


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Posté 23 mars 2020 - 02:39


6a00d8345238fe69e20240a4f4ed21200d-100wiEntre 1997 et 2018, Hervé Bougel, maître dâÅuvre des éditions Pré # Carré dâabord sises à Grenoble, puis à Bordeaux où il a mis un terme à cette activité, a publié, au rythme dâun par saison dans sa collection « poésie # carré », cent livrets cousus main au format 0,10/0,10, chacun doté dâune couverture en beau papier monochrome ou jouant de motifs ornementaux variés â le point dâhonneur étant quâaucune nâen répète aucune. Quant au fond, comme il lâécrit sur son site : « cette collection reflète, au plus proche, lâune des pages de lâhistoire de la poésie contemporaine française. Câest donc une somme quasi-incontournable pour tout amateur du genre ». Ce quâen confirme la lecture car, si elle allie des auteurs désormais bien reconnus à dâautres qui ne le sont pas encore assez, la charge poétique et la qualité dâécriture sâavèrent chez toutes et tous indiscutables. Cet éditeur, lui-même écrivain au style serré (1), a le coup dâÅil et lâoreille fine.

Parmi celles et ceux quâil a édités, il en est quâil a accompagnés avec constance : tel est le cas de Pierre Présumey dont il a publié plusieurs livrets entre 1982 et 2008, puis deux autres recueils dans un format différent : Le Grand garçon et Lettre à Homère (2). La singularité de Pierre Présumey au pré est que cet ensemble, présenté dans un ingénieux coffret aimanté, combine en une sorte dâanthologie 6 livrets parus entre 1982 et 2008 : Cela convient, cela suffit ; Le cÅur besogneux ; La bonne épaule ; Lettre aux amis du bord de lâeau ; Un pas à la fois ; Continuer.
Comme Char, Dhôtel, Roud ou Rousseau, et certainement lâauteur des Géorgiques (quâil a traduites), P. Présumey, câest sensible dans tous ses poèmes, pratique, comme il lâécrit, la « cadence de marcheur et de plein ciel » dâun natif du Massif Central, longtemps professeur de Lettres classiques, et vieil amateur dâun poète qui revient aujourdâhui en grâce, quoique pour dâautres raisons que les siennes : « Entre vigne et blé, entre ciel et chemin,/Ouvrir Péguy de loin en loin,/Pour ne plus faire le malin. » Ce nâest pas son seul compagnon de route ; outre Virgile et Homère, certains poèmes du Grand garçon sont ainsi donnés pour écrits « avec » Goethe, Ungaretti, Caproni, Rimbaud, Baudelaire, Hugo, Eluard. Mais sâil a beaucoup lu et retenu des Anciens et des Modernes, il a surtout beaucoup observé depuis lâenfance et vous fait voir en bien des vers le détail vif qui émerveille ; ainsi ces octosyllabes intitulés « Chardonnerets » : « Le peuplier, parce quâil est droit,/Ne retient presque pas de neige./Mais à son pied, dans les chardons,/Beaux masques fous et maladroits,/Piquant leur aile à chevron jaune ». Ou bien ceux-ci, à lâécoute de la conversation discrète des simples choses entre-elles, comme « Le dit de lâornière au soulier/Au ras des touffes et des souches/Où câest pourri, mouillé, gelé. » Cette qualité dâécoute procède dâune intuition des harmonies spontanées du monde phénoménal recueillie, à force dâart, en certaines façons elliptiques de dire : « En septembre on voit mieux/les bornes dâun pays, /Surtout le soir après cinq heures./Câest la clarté la mieux accordée./Câest aussi la mieux partagée. » Ces accords surpris au risque du poème pourraient, pour qui saurait, délivrer un secret qui ouvrirait le cÅur ... Un secret que nâignoraient peut-être pas tout à fait les augures anciens : « Quand le meilleur de la vie brûle/Il faudrait faire plus de cas/De signes quâon voit devant soi:/Ainsi la bande de corbeaux/Dans les frênes brillants dâhier soir/. »
Mais des intersignes naturels se lèvent aussi au gré des rencontres humaines. Quelque braconnier, par exemple, un peu chapardeur sur les bords, et sa soupe aux légumes ordinaires, « Hormis cette vive escalogne/ (Câest le beau nom de lâéchalote)/ [...] Et ça nous donne le frisson,/[...] /Comme le vent du martinet/Le matin, en ouvrant les volets. » Voici le vieillard du Chastelas dont la lassitude « a lâapparence/Dâun escargot gris retourné ». Voilà la vieille dame déneigeant son seuil et dont les songes de jeunesse brillent « comme le sel au chaud de votre main ». Puis survient la Lettre aux amis du bord de lâeau, une suite de vingt stances de quatre vers alternant décasyllabe et octosyllabe, tout entière consacrée au monde de lâeau, et qui parfois retrouve le ton du fabuliste si bien nommé : « Beaux citoyens du liquide élément, /Est-ce dire que lâon vous aime/Si nous soutenons que câest la vie même,/ Votre bel accompagnement ? » Car que pressent-on en taquinant le goujon, sinon que la gent poissonnière « gliss(ant) dans la vie sans la compter » nous délivre des ennuis du temps pour peu quâon sâabandonne à rêver aux « signatures » quâelle laisse « à la surface de lâéternité » ? Le promeneur, le pêcheur, le poète ou lâartiste savent bien que ce quâils quêtent nâarrive jamais où on lâattend, mais quelque part autour, là où lâattention flotte dans le vague « car les temps se mêlent et on ne sait pas toujours ce qui s'affirme », comme lâécrit Dhôtel (3).
Pour autant, le mélange des temps câest aussi la fréquentation habituelle de ceux qui sont dâautant plus là quâils nây sont plus, sinon comme vestiges, ainsi tel couteau du grand-père et qui sert encore : « Les choses font durer leur homme/Dans le temps pourtant pas commode » ; comme leur maison où les miroirs « tremblent toujours/Dâavoir dit tant de fois âencoreâ/À leur détresse et leur amour ». Ces morts, le recueil intitulé La bonne épaule en livre de « petits éloges » mêlés à ceux des vivants dans une sorte de conjuration de lâabîme censé nous séparer à jamais : « Vous nous prenez dans votre gloire/Et pesant nos cÅurs démunis/Vous connaissez notre trépas » â Ce que chuchote aussi telle saison, pour peu quâon y prenne garde : « Heureusement quâavec la neige/ Ils savent quâil fait encore beau [...] Dâailleurs ils sont dans les flocons/ Et viennent frôler nos carreaux,/ Sâassurer que nous ouvrirons/ Un jour de neige encore plus beau ». Cette proximité, parfois, des disparus dans la rêverie ou la fatigue, la voici quasi incantée à la fin dâune journée de pêche, en parlant aux arbres la langue dâun drôle dâoiseau : « ... en partant jâessaierai même de dire en latin/Le nom des arbres fraternels en hommage/À Virgile et à mes deux grands-pères. »
Cependant, la disparition survenue dâun fils qui nâa plus tenu à la vie rompt brutalement le partage et lâharmonie jusque-là chantés dans leur illusion mystérieuse, en dépit de la violence tenace du néfaste quâannonçaient dans lâombre certains signes. Le recueil de 2008 intitulé Continuer (journal de février) atteste lâincontournable, désormais, dâune « absence verticale [...]/Comme crevasse entre les pieds,/(qui) vous empêche de marcher [...]/Et vous empêche dâespérer ». Néanmoins, ce dont douloureusement témoigne cette suite de brèves et poignantes élégies, câest que le pas périlleux ne pouvait être franchi quâen reprenant peu à peu lâécoute, la réapprenant du disparu :

Ce qui continue mon garçon,
Chaque matin quand je me lève
Câest une sorte de leçon
Dont il faut que je sois lâélève.
Je dois apprendre à mâavancer
Au plus près de ta bouche close
Où continue de se poser
Ta façon de dire les choses,
Ta façon de continuer
À te jeter contre le monde,
À refuser de composer
Entre la lumière et lâombre.

La poésie de Pierre Présumey affûte le regard et lâécoute, elle parle à notre cÅur inquiet. Gratitude à son éditeur dâavoir pris soin de nous la transmettre.

Jean-Nicolas Clamanges

Pierre Présumey au pré, 6 livrets de poésie au fil du temps
. Pré # Carré éditeur, 2008, 40 â¬

(1) Notamment Tombeau pour Luis Ocaña, La Table Ronde, 2014 ; Travails, Les Carnets du Dessert de Lune, 2013 ; Petites fadaises à la fenêtre, La Chambre dâécho, 2004 ; De passage, Wigwam, 2002.
(2) Depuis, P. Présumey a rassemblé en 2015, aux éditions Hauteur dâHomme, une série dâélégies intitulée Tout ce quâon peut, inspirées par le deuil de son fils, où lâon retrouve Continuer, Lettre à Homère et Le grand garçon, suivis dâun vaste ensemble inédit : Les feuilles.
(3) Je ne suis pas dâici, Gallimard, 1982, p. 89.



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