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(Notes sur la création) Jean-Pierre Duprey


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Posté 08 mai 2020 - 09:56


6a00d8345238fe69e20263e9465e22200b-100wiCe qui me reste du réel ?

Une cathédrale invisible dont, seules, les sculptures apparentes ponctuent lâarchitecture cachée. Les unes ont le sourire de la Dame du portail de Saint-Laurent, les autres lâeffrayant sourire des gargouilles. Ce sont là autant de points visibles jalonnant lâédifice que je connais mal encore. Ce sont les points de repère que jâinstalle comme des lampes sur les façades et dans les corridors et qui mâaident à explorer, un peu à tâtons, cette structure abritant mes hôtes, sécrétée par moi : mes prestiges et hors de moi : lâinvisible.

Mes prestiges ne dessinent pas une structure continue, régulièrement éclairée, dense, rassurante. Non. Ils sont tantôt de la nuit, tantôt du jour, et, dans lâun et lâautre cas, révélés par des rayonnements qui les font apparaître, hors du contexte, comme des ongles blancs sous la lumière noire.

Lors des périodes diurnes, mes mains guident et conseillent leur information filtrant de toutes parts ; elles recueillent et installent les bourgeons dâun jaillissement lent et continu, persévérant à sâexprimer avec lâinsistance des constructions biologiques. Ces arrangements sont doués de squelette, de chair, de membres ayant leurs ardeurs, leurs avidités, leurs fatigues, leurs grâces, leurs retombées et leurs repos. Il est assez difficile de les rendre dociles, mais ils acceptent plus ou moins sournoisement les disciplines, pourvu quâils puissent se formuler. Bien entendu nous cherchons des appuis dans les essais naturels et dans certaine mythologie.

Ainsi, cela se laisse vivre et rassure, content dâêtre au monde. Puis survient la demi-lumière. Des crampes se manifestent, un certain déséquilibre sâinstalle dans la position des sculptures : les dames damnées naissent. Je les laisse sâaffaisser, je les couche, je les étale en plans, en reliefs ; ainsi la matière se repose et sâassouplit en cette zone de libration. Elle se laisse moduler. Libre, dans sa couche extérieure elle admet le mouvement, les injonctions ; mais déjà elle vit de ses racines pétrifiées qui plongent dans lâimmobile et lâobscurité. le dernier remous sâapaise et je sais que jâentre dans la période nocturne ; mes mains se fripent, elles donnent encore naissance à quelques petits cadavres et la période des rêves commence.

La période des rêves est mon cycle nocturne, je nây suis pas mal installé car mes phantasmes sont à lâimage du noir de mon âme et, tout étant comme il faut, jây trouve une sorte de paix. Pourtant, au début, je lutte toujours avec acharnement contre lâengourdissement, craignant lâimmobilité finale.

Câest ainsi que je descends lâescalier dâune maison inconnue,
un soir sans tenir la rampe car lâescalier
est large et les marches faciles. Et puis tout
de même, la rampe est si lisse, dâun éclat si soyeux
que je suis tenté dây porter la main. Dès que je
lâai effleurée, je sens en contrepoint le toucher
imperceptible dâune présence derrière moi. Avec
un peu dâeffroi je continue à descendre et cela descend
avec moi. Je me hâte et cela se hâte derrière moi.
Je me retourne et vois une femme grande et mince
qui me suit sans faire le moindre bruit. Son
vague sourire me rassure et je la regarde mieux pour
être tout à fait délivré de mon épouvante. Câest
alors que son sourire se déforme, tout en douceur
vers plus de douceur et quâelle semble descendre,
toujours sans bruit, imperceptiblement plus vite,
gagner sur moi, réduire la distance qui nous sépare.
Son sourire, attentif à fixer mon regard se fige
et câest alors que je vois ses dents. (a)

Durant ces périodes, la sculpture est en sommeil. je dois attendre, apprivoiser mon rêve, le rendre docile, me familiariser avec Cela qui veut éclater, jusquâà la nuit où je rêve que je laisse Cela descendre jusquâà moi, malgré son sourire épouvantable, que Cela se fige et devient statue.

Alors la statue me tend une pierre blanche, trop blanche, trop lisse et je sais que câest la matrice du vide.

(a) Cette section versifiée adopte dans le texte original la forme dâune spirale.

Jean-Pierre Duprey, Réincrudation (extrait). In Åuvres complètes, Christian Bourgois (1990), p. 180-182.

Choix de Jean-Nicolas Clamanges.



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