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(Notes de lecture) Sereine Berlottier, Ciels, visage, par Pierre Vinclair


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Posté 08 juin 2020 - 10:07


6a00d8345238fe69e20264e2e138b8200d-100wiCiels, visage
propose, en autant de séquences quâil y a de saisons dans une année, un ensemble de poèmes qui tournent autour de la grossesse et de lâenfantement â ils « tournent autour » (plus quâils ne « traitent de »), car les vers qui sâoffrent ici ne font pas de ces thèmes des objets stables, vers lesquels une langue au repos enverrait ses flèches référentielles. Au contraire, les simples choses montent dans la langue au milieu des images complexes, sans quâon puisse toujours distinguer le propre du figuré et l'anecdote de lâordalie :

quelque chose soulève
lit au bord dâune flamme, soufflet attise

les majuscules tombent [â¦]

la bûche est dans le mauvais sens

Lâépigraphe, extraite de Partition rouge, nous avait mis en garde : « Dans les rêves dâun chaman se trouvent les noms des enfants à naître. » Ciels, visage est ainsi un livre ouvrant et disséquant le territoire dâun rêve que Sereine Berlottier voit et donne à voir, dans la langue. Une langue tenue, maîtrisée, au scalpel â mais aussi consciente de ses gestes jusquâà la facétie :

sur le chemin discrète
inclination de la preuve

(ne pas lire pieuvre car tout peut couler à lâenvers)

ou encore :

ton crâne en transparence sous lâadresse
dont je suis la demeure
(verbe dâaction)
et sous la peau discrète respiration visible à lâÅil nu

Mouvements à la fois littéraux et symboliques, les poèmes ressemblent aux visages des enfants qui naissent aux corps des femmes : on en reconnait les traits, on en identifie certaines expressions, on les aime sans les rabattre sur lâoffice dâune signification. Que veut dire un visage ? Il est fait de lignes, de gestes, moins que des signes ; son expression tient au mouvement de quelques plis, partition sur fond blanc. Un blanc qui fait partie intégrante du drame, menaçant les vers, suspendant le souffle â mais aussi, laissant la place à lâévénement (ainsi un enfant peut-il naitre dans lâespace qui sépare la deuxième et la troisième partie du livre).

Lâenfantement est un objet assez courant de la poésie même récente. Câest à raison : quoi de mieux que la nervosité du poème, pour saisir la joie et le mystère dâune existence soudain apparue ? Quoi de mieux que lâintensité dâune telle expérience pour innerver les lignes du poème ? Mais Ciels, visage est un livre singulier, parce que pèsent sur la joie, attendue, des ombres récurrentes. Est-ce parce que donner la vie revient aussi à donner la mort â « graines de disparition / plantées / chaque jour » et « bien sûr la peur / de lâombre qui va et vient sur la page / ocellée, malicieuse » ? Les raisons de cette peur ne nous sont pas données : la quatrième de couverture avait prévenu : « tout ne sera pas dit. » Câest que Sereine Berlottier sâintéresse sans doute moins à la psychologie quâà la dramaturgie de lâaffect, et à la cause circonstancielle quâà lâimaginaire (aussi peu confortable soit-il) que le travail du vers en tire. Les dates sâeffacent, ne restent que les figures, libres dansant aux ciels comme un visage changeant de forme au gré du souffle.

et soudain un silence
net et frais comme une eau de rivière

où la langue traverse
ne nage pas

apprends la rature
la petite solitude du poème

même si je note la date
cette tige de glace très froide
qui goutte et fond dans mes mains

je tremble et je ne bouge pas [â¦].

Pierre Vinclair

Sereine Berlottier, Ciels, visage, Lanskine, 2019, 88 p., 14â¬


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