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(Note de lecture) Sharon Olds, Odes, par Sébastien Dubois


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Posté 24 juin 2020 - 09:09



6a00d8345238fe69e20264e2e48d51200d-100wiSharon Olds est née en 1942 à San Francisco. Câest une auteure reconnue aux États-Unis ; elle a obtenu entre autres consécrations le prix Pulitzer pour la poésie en 2013. Les éditions du Corridor bleu la publient pour la première fois en français, dans une traduction de Guillaume Condello. Sa poésie relève (ou pas, ou paradoxalement, jây reviens) dâun genre bien ancré dans les eaux poétiques nord-américaines, la « confessional poetry » - quâon rend en français plutôt par « lyrisme de lâordinaire » ou « lyrisme du quotidien ». Les poèmes dâOlds sont narratifs ; à première vue, elle raconte sa vie. Certains critiques américains lâont dâailleurs accusée de narcissisme, ou dâexhibitionnisme. Câest que la poésie dâOlds déborde ce fleuve parfois trop tranquille du « lyrisme de lâordinaire » - on pense au VIL (vers international libre) brocardé par Jacques Roubaud. Ces accusations manquent leur cible, ou dévoilent des motifs moins glorieux que lâappétit pour la métaphysique, pour au moins â à mon sens â deux raisons. La première est évidente â on la voit comme le nez au milieu de la figure, je crois quâOlds aimerait lâexpression : elle parle de sexe, de menstruation, écrit une Ode au pénis ou au vagin, au préservatif, elle parle de la vie quotidienne des femmes, elle en parle dans des termes souvent crus. Mais pas pour autant provoquants ; la poésie dâOlds ne cherche pas la transgression, à la façon dâun Bernard Noël avec le Château de Cène, de Sade. Olds va bien contre le puritanisme américain, pour lequel on ne parle pas du corps, de la saleté de ce foutu corps. Mais elle va plus loin : le parti pris biologique dâOlds est une sorte de théologie, ou dâanti-théologie pour mieux dire : contre la métaphysique, la théologie, il y a le corps. Celui auquel nous faisons face (avec, contre, câest selon) tous les jours ; et câest en ce sens que sa poésie est profondément biologique. Olds nâemballe ses récits du corps dans aucun joli petit paquet métaphysique ou romantique, sans non plus une philosophie de lâabsurde. Pas de rictus, une attention. Ce discours heurte bien sûr le fonds culturel américain autant que la tradition poétique, et déjà comme Pound ou Williams la supposée contradiction entre lâordinaire trop ordinaire (la menstruation) et le ciel poétique. Il nây a pas volonté expressive de choquer le lecteur (elle nâen rajoute pas, elle dit simplement), pas plus quâelle ne veut susciter le désir ; câest le sexe ordinaire, quotidien, mais dans ses détails et surtout lâattention à lâautre. En ce sens, elle pousse à bout la logique de la poésie « confessionnelle », elle la dénude si je puis dire, un peu comme Duchamp tirait sur la corde du ready-made en choisissant un urinoir plutôt quâune chaise. Elle-même le dit très explicitement, dans une ironie douce, attentionnée plus que cruelle :

Mon compagnon dit que ce que jâécris
sur les femmes ne concerne que moi â « Tu as
soixante et quelques balais » sâexclame-t-il « et tu
écris encore sur la première fois où tu as baisé ! »
Mais ce nâest pas que mon hymen
certains parlent bien de Beauté et de Vérité

La provocation nâest pas donc dans lâobjet, mais dans le traitement, et à rebours. On comprend alors le choix dâune forme très ancienne, canonique, que là encore elle écartèle sans entendre la casser ni la déconstruire, lâode. Écrire une ode au préservatif ou à la fellation ne sâarrête pas au scandale, à lâécart entre un genre noble et un sujet trivial ; lâode antique célèbre, un genre solennel, et ce quâOlds grave de solennité dans la pierre de ses odes me semble lâattention à lâautre, le lien intime. Dâoù lâautre thème dominant le recueil, la famille, qui est là où la vie se perpétue, le terreau dans lequel la racine pousse. Olds raconte sans fard comment sa mère la battait, lâabsence de son père dans cette violence ; mais là encore elle détourne lâimagerie ordinaire de cette histoire ordinaire, de cette saleté, car elle a le talent de la métaphore. Elle déplie comme on déplie un journal toute lâambivalence de cette relation à la mère, dans la métaphore :

Et je suis heureuse que â dans les prières, les pleurs,
dans la sidération â ses enfants lâaient laissée partir, comme
son duvet gris, sur la froide
houle aux formes rebondies

Et je dis journal parce quâOlds interroge la mémoire. Or la mémoire, câest bien lâautre dans les poèmes dâOlds, ou la relation à lâautre ; les poèmes dâOlds sont adressés, ils parlent à quelquâun, loin de la « confession » où le sujet lyrique ne parlerait finalement quâà lui-même. Sa poésie mâa fait penser à la célèbre formule de Wittgenstein : « si un lion pouvait parler, on ne le comprendrait pas ». Câest à nous quâOlds parle, à ce que nous avons de commun ; la traduction de Guillaume Condello rend très bien ce rythme comme de conversation, une sorte dâode à la conversation.

Sébastien Dubois

Sharon Olds, Odes, traduit de lâanglais par Guillaume Condello, Le Corridor Bleu, 2020, 136 p., 15â¬


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