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(Note de lecture) Hubert Duprat, Miroir du trichoptère, par Jacques Demarcq


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Posté 29 juin 2020 - 10:07


Vilaines petites bêtes


6a00d8345238fe69e20264e2e5772a200d-100wiJe ne sais si le bizarre est poétique â je suis sûr que le vague, le sous-entendu, le confus ne le sont pas â, mais le Miroir du Trichoptère que vient de publier Hubert Duprat est un livre très curieux, dans tous les sens : insolite, fouineur, collectionneur, plaisant, et digne dâintérêt. Les trichoptères sont un ordre dâinsectes : environ 900 espèces. À la différences des lépidoptères (papillons, mites), leurs larves se développent dans lâeau. Celles-ci sont connues des pêcheurs qui les utilisent comme appâts, voire font à leur image des leurres nommés « sedges ». Dotées dâune tête et dâun métathorax scléreux, mais dâun long abdomen mou et annelé, les larves avec leur salive se fabriquent pour se protéger un étui ou fourreau avec les matériaux quâelles trouvent dans le lit des rivières : débris végétaux, grains minéraux, menus coquillages.

Duprat le reconnaît dâemblée : « le sujet en lui-même est très mince et très peu souvent abordé. » Certes, les trichoptères, anciennement nommés phryganes, nâont quâun bref article dans Wikipédia (comparé aux lépidoptères) et même pas dâentrée dans Le Robert. Mais le livre de Duprat nâest pas mince : 628 pages grand format et pas loin de 3 kg. Vu la quantité et la diversité des textes (de la science à la ï¬ction et même la poésie) et des images reproduits, on se dit que le sujet a intéressé beaucoup de monde. À commencer par les Britanniques, qui lui ont consacré des contes de fées à côté dâétudes scientiï¬ques, suivis par les Français et les Allemands, Italiens, Polonais, Japonais, jâen passe. La bibliothèque réunie par Duprat nâest sûrement pas exhaustive : manquent les Chinois, les Indiens, les Africains, les Andorrans !

Le Miroir ne livre pas un état actuel de la science sur les trichoptère, il en dresse la longue histoire qui, comme en dâautres domaines, présente lâintérêt de révéler les bizarreries de la science, ou des savants, confrontée aux merveilles ou pas de la nature. Je mâen tiens à quelques exemples en rapport avec ce quâon peut appeler, au sens large, la littérature.
Les trichoptères sont apparus il y a quelque 300 millions dâannées. Donc, Aristote les connaissait : Histoire des animaux (ΠεÏὶ Ïá½° ζῷα á¼±ÏÏοÏίαι), V, 32. Il savait tout, Aristote, ou plus probable, il avait une nombreuse équipe dâétudiants auxquels il avait appris à penser. On rêve trop sur Platon et oublie la méthode aristotélicienne. Bien sûr, Pline a résumé Aristote dans son Histoire naturelle, XI, 35, et XX, 11. Au xvie siècle, lâAnglais Edward Wotton semble le premier à retraduire du latin le paragraphe dâAristote. Le Français Pierre Belon recopie Wotton, puis lâItalien Girolamo Cardano, puis le Suisse Conrad Gesner, etc. Parmi les passages plagiés, cette curiosité : « Le philosophe Chrysippe rapporte que le phryganion porté en amulette est un remède pour la fièvre quarte. Quant à ce que cet animal pourrait être, il ne le décrit pas. » Remplacez le phryganion par quelque médecine et lâanimal méconnu par un virus, vous identiï¬erez des Chrysippe modernes. Le nouveau est rare, même en art, câest pourquoi il est naturel que les philosophes et naturalistes se plagient.
Les littérateurs aussi se copient. En 1896, H. G. Wells, pas encore célèbre, sâen prend à ses confrères : « Lâécrivain commun fera tout son possible pour habiller ses pensées dâhétérogénéité. Il estime que tous les débris quâil dérobe et introduit sont des améliorations â une phrygane littéraire. » La métaphore a fait ï¬orès : reprise, adaptée, détournée, rarement en compliment, jusquâà Katy Price qui, en 2012, dénonce lâemploi dâexpressions à la mode par « le journaliste, le romancier populaire ou le bavard de cocktail [â¦] aux habitudes langagières de larve de phrygane. » Pour lâinstant, cette frénésie critique anti-phryganes ne semble pas avoir franchi les frontières du domaine anglo-saxon.
La science aussi est perméable à lâair du temps, au Zeitgeist des croyances et idéologies. À la Belle Époque, Jean-Henri Fabre consacre un chapitre de ses Souvenirs entomologiques (réédités en collection Bouquins) à « la phrygane ». Sa description des larves fabriquant leurs étuis est hyper-détaillée, mais aussi très littéraire, avec une pléthore dâadjectifs admiratifs ou dépréciatifs dâun goût très conventionnel : « Avec ces étuis, odieux fagots, sâen trouvent dâautres tout aussi fréquents, dâexquise élégance et composés en entier de menus coquillages. » On croirait entendre un bourgeois méprisant la pierreuse et louant la courtisane. Dans son Mémoire pour servir à lâhistoire des insectes (1737), Réaumur, excellent naturaliste et lâinventeur du thermomètre à alcool, supporte mal la température ambiante favorable au style rocaille : « Ce dont nos teignes paraissent sâembarrasser le moins, câest la grâce que peut avoir la forme extérieure de cet habit. Celle que plusieurs lui donnent est tout à fait baroque ; les dehors du fourreau sont souvent hérissés, pleins dâinégalités. » Précisément, Hubert Duprat sâintéresse à lâart baroque qui ose être hirsute, mal fagoté, proposant des combinaisons curieuses sinon improbables.

Dans sa jeunesse en Ariège, il a fréquenté les pêcheurs et les orpailleurs des ruisseaux pyrénéens. Il sâest fait connaître comme artiste pour avoir fait travailler des trichoptères dans des aquariums alimentés dâeau courante oxygénée, leur fournissant des paillettes dâor et de menues pierres semi-précieuses (opales, lapis-lazulis, etc.) pour construire leurs étuis. De vilaines larves dâinsectes, sans rien faire lui-même que leur assurer de bonnes conditions, il a fait des artistes au goût baroque, de style à proprement parler rocaille. Cette expérience, conduite sans trop savoir, il a ï¬ni par en faire une longue aventure, se mettant à rechercher passionnément toutes sortes de livres et documents relatifs au trichoptères, des études savantes aux fictions, parfois aux simples mentions dans un texte â de John Cage à Gide, Genevoix, Ted Hughes, Kipling, Koestler, T. E. Lawrence, Sylvia Plath, Thoreau, Tournier, Yeats, etc. ; là encore une majorité dâanglophones. La collection de Duprat a été exposée à Genève en 2012. Les pièces et documents en sont redéployés dans Miroir du Trichoptère.

Il arrive que le génie propre dâun artiste ou dâun poète comporte une part de folie. À ma connaissance, Aristote lâignorait, mais pas Montaigne qui a tenu à rencontrer Le Tasse, quâil admirait, mais que son comportement avait fait enfermer. Il y a une part de monomanie dans lâintérêt de Duprat pour les trichoptères, mais ses recherches ne sont pas folles. Sérieuses quoique curieuses, elles le protègent dâêtre seulement un artiste, et pire, seulement contemporain. Son Åuvre sâinscrit délibérément dans le temps long de lâhistoire naturelle, objet de la science, et de lâhistoire des arts, qui intéresse tout bon artiste. Duprat a créé des Åuvres mettant en jeu la perspective et la camera obscura qui ont marqué la Renaissance, et dâautres associant des matériaux hétéroclites à la manière des baroques. Ce quâil y a de plus contemporain en lui est sans doute quâil excède le cadre des arts plastiques. Duprat est aussi un amateur dâentomologie et de géologie, et un bibliothécaire assidu. Il a travaillé pendant vingt ans à son Miroir du Trichoptère.

Jacques Demarcq


Hubert Duprat, Miroir du trichoptère, The Caddisflyâs mirror, édition bilingue, Fage éditions, Lyon, 2020, 628 p, 1000 illustrations, 45 â¬
NDLR : images des larves de Duprat





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