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(Note de lecture) Sophie Martin, Classés sans suite, par Gérard Cartier


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Posté 13 juillet 2020 - 09:08


Les malheurs de Sophie


6a00d8345238fe69e20263e9561000200b-100wiQuâon me pardonne ce titre, qui ne doit rien à lâironie : les affaires class[é]es sans suite dont il est question dans ce livre, ce sont les amours de Sophie Martin. On la voit donc vivre, un peu ; aimer, avec constance mais sans grande fortune ; et penser, beaucoup, se retournant sur soi pour comprendre sa vie. Sa pensée vive, souvent pénétrante (« Très jeune jâavais renoncé à plaire / Je travaillais à être intelligente »), nous épargne le sentiment dâinfraction coupable quâon éprouve quelquefois à lire des confessions intimes. Son désir de lâamour, (« câest un corps que je cherche »), ses relations déséquilibrées avec des hommes plus ou moins taillés sur le même patron, moins fatals que négligents, et plutôt austères, des hommes qui sont une souffrance plus quâune joie, dont lâautrice pressent dès le premier regard quâils promettent la fin de lâaventure, cette vie, nous dit-elle, qui est un long « ratage sentimental et sexuel », nous touchent â et nous réjouissent.

Car Classés sans suite se lit comme un roman, ce qui nous change de tant de recueils où lâon avance en suffoquant. Une poésie narrative, donc, qui vise non tant à raconter une histoire quâà se rédimer par les mots, comme toute vraie littérature. Les écrivains, et même les poètes, se dissimulent souvent derrière une fiction, un mensonge chargé dâinsinuer le vrai. Malgré un bel éloge du mensonge (« Chacun a son mensonge comme chacun a son corps »), on suppose ici quâil nâen est rien, impression nourrie de détails, de lieux et même du nom des amants⦠Câest sans doute ce besoin de vérité qui justifie le passage de Sophie Martin à la poésie après deux romans âpubliés sous le pseudonyme, éminemment littéraire, de Sophie Koltcha â, besoin dont témoigne également, à sa manière, le retour à son patronyme, surtout quand il est aussi banal : le désir de recréer les « âpres morceaux de réalité » de sa vie amoureuse sans passer par « les fadaises du roman ».

Jâai dit lâacuité de son regard. Cet exercice périlleux, se raconter dans la vérité de sa nature, elle sây livre sans plaintes ni rodomontades. Le ton est acide, impertinent (« je ne suis pas bonne / ni muette »), très souvent ironique, dâune ironie désenchantée mais orgueilleuse quâelle nâhésite pas à retourner contre elle-même en une sorte de jubilation mélancolique. Pensées originales, paradoxes éclairants, traits dâhumour (« Prendre une maîtresse avant de se marier câest mettre la charrue avant les bÅufs »), trouvailles de langue, telles ces « tendresses mammifères » ou ceci, qui ravira les esprits géométriques : « â¦ses traits étaient exacts au point de créer alentour ce vide / Où se mettent et éclatent les catastrophes » : Sophie Martin possède ce quâon appelait autrefois lâesprit. (Notons en passant, pour être juste, que dans les quelques pages où elle sâévade de son sujet pour juger de lâépoque, sa pensée mâa paru plus floue, plus convenue, son expression moins convaincante ; elle y revient dâailleurs quasiment à la prose.)

Un lecteur sensible aux formes se demandera peut-être si Classés sans suite est bien un livre de poèmes. Ces textes affichent les dehors de la poésie (découpage en vers, majuscule à lâinitiale), mais semblent souvent engendrés par la prose, une prose visant à la concision et à la simplicité, aux articulations réduites, mais où la pensée prévaut sur la voix â les lignes sont dâailleurs parfois trop longues pour quâon y décèle un rythme. Ils relèvent dâun genre hybride, ni prose ni tout à fait poème, ni même poème en prose. Pourtant, quand elle sâen tient aux vers, Sophie Martin montre quâelle a lâétoffe dâune poétesse. Ainsi de ce morceau, dâune tonalité apollinairienne :

Je me suis promenée le soir et la nuit en décembre
À Milan où il nâétait pas retourné
Il y a des villes qui serrent le cÅur
Celle-là surtout au nom dâoiseau
Des villes où je me sens mieux abandonnée quâailleurs
Où depuis les trottoirs mouillés les fenêtres semblent des mondes
Qui font dans la poitrine des élancements plus violents que ne font les étoiles
Et donnent envie dây entrer même en lançant des pierres
Contre les passants riches et aisés je nâavais
Quâun petit air malicieux un air de rien du tout
Lâair Oui, mais moi, jâécris Paludes
Si seulement câétait Paludes

La 4e de couverture, rédigée par lâautrice, outre quâelle témoigne de son esprit, est intéressante aussi par ce quâelle dit de son travail et de son rapport à la poésie : « Je nâavais pas pensé à écrire de la poésie. (â¦) Non, je me disais : voici ce que je veux dire⦠» Puis elle rapporte ce commentaire dâYves di Manno, le directeur de la collection : « Quel dommage que tout le monde ait peur des vers ». Oui, quel dommage. Mais cela nous vaut ce recueil étrange où la poésie semble mal dégagée de la prose, comme ces corps abandonnés par le burin et restés à moitié prisonniers du bloc de marbre. Ce qui est loin dâêtre sans charme.

Gérard Cartier

Sophie Martin, Classés sans suite, Flammarion, 2020, 98 p., 17â¬


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