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(Note de lecture) Robert Walser, Ce que je peux dire de mieux sur la musique, par Alexis Pelletier


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Posté 13 juillet 2020 - 09:33

 


6a00d8345238fe69e20264e2e83cbf200d-100wiCe que je peux dire de mieux sur la musique
est une anthologie constituée de proses et de poèmes de Robert Walser (1878-1956). Écrits entre 1899 et 1933, les soixante textes qui composent lâouvrage ont été rassemblés par Roman Brotbeck et Reto Sorg. Les éditions Zoé dont on ne saluera jamais assez le travail remarquable sur lâÅuvre de Walser ont pris les traductions qui existaient déjà dans La Rose, Sur quelques-uns et sur lui-même, Les Rédactions de Fritz Kocher suivi de Histoires et de Petits Essais et Petits textes. À ces textes publiés par Gallimard, sâajoutent des extraits dâouvrages publiés par Zoé : Au bureau, Retour dans la neige, Vie de poète, Morceaux de prose, Petite prose, Territoire du crayon, LâEnfant du bonheur, Robert Walser lecteur de petits romans sentimentaux français. Et lâensemble dâêtre complété par 17 textes inédits en français et par la postface des compilateurs.

Lâanthologie aide donc à prendre conscience de lâétendue de la perception musicale de Walser, ce qui permet à Brotbeck et Sorg dâaffirmer quâil « travaille ses textes en compositeur, en adepte des variations et des digressions » (p.198), même sâils pensent également que « la musique, de tous les arts, reste celui dont Walser est le plus éloigné » (p.196).  
Si lâon regarde le type de musique, on y lit la prédominance de Mozart, mais on voit passer aussi Beethoven, Paganini, Wagner, Chopin ou Offenbach. Mozart, câest le compositeur dâune admiration intacte : « à Mozart un dieu fit / le don que chaque ennui / tourne à la fin / en un baiser divin », peut-on lire dans un Microgramme de 1925 (p.116). Si la musique est toujours appréciée, lâaspect pompeux des concerts, la laideur des mises en scène, la bêtise de certains livrets ne manquent pas dâêtre soulignés. Ainsi, à propos de Don Giovanni, dans un texte de 1926 (p.143) : « Jâavoue que cet acte me toucha, quand bien même il avait pris place sur un podium on ne peut plus inexpressif, sec, sâeffondrant sur lui-même ou donnant du moins cette impression, comme peint à la peinture à lâhuile, et je le gratifiai des mes applaudissement sincères, donc des plus hypocrites. » La satire peut même être assez féroce comme le début dâun poème écrit en 1927 lâindique (p.154) : « Elle avait fait le Conservatoire / afin dâacquérir la pratique / dans lâart du chant solistique, / malgré ses pépiantes notes, / comme avant, elle resta un peu sotte. »
Walser aime la musique mais ses alentours peuvent lâagacer quand ils participent dâune comédie sociale à laquelle il ne souscrit aucunement. Il préfère sâintéresser à « Lâaccordéoniste » au « chanteur ambulant », à des instruments et aux situations qui font naître la musique.

Le premier texte de lâanthologie, daté de 1899, place la musique dans une sphère mélancolique qui, malgré lâapplication à mettre le sujet musical à distance dans beaucoup de textes, ne quitte jamais totalement lâécrivain. Il est donc question dans « Angoisse » (p.9) de « suaves musiques » avant quâune adresse à la tristesse ne mette en avant une sorte de prière : « Ce qui chantait tout bas, en sombre aguet : / rends-moi plus doux, tristesse, ce dur chemin. » Ces vers sont à mettre en lien avec la prose de 1902 qui contient le titre retenu pour lâouvrage. En effet, le texte, « La musique », ouvre â par son essor et dans la familiarité qui est celle quâentretient Walser avec elle â à un constat paradoxal (p.17) : « Quelque chose me manque quand je nâentends pas de musique, et quand jâen entends le manque est encore plus grand. »
Au-delà de lâironie ou de la pente satirique, la musique est indubitablement liée à ce que lâallemand désigne sous le terme Sehnsucht, une sorte de nostalgie comprise comme un moment de sidération qui dépasse et entraîne celui ou celle qui lâéprouve. Le texte de 1914 qui évoque « La Sonate » (pp.78-80) se termine sur cette façon de concentrer lâessence du rapport que Walser entretient avec la musique : « Désir comblé, désir déçu sont inséparables ». Il y a même quelque chose qui pourrait faire penser â bien que Schubert nâapparaisse pas dans lâouvrage â à lâimaginaire du Voyage dâhiver dans le poème de 1913, « Lâaccordéoniste ». Ce nâest certes pas le joueur de vièle qui conclut le cycle schubertien mais un musicien qui dans lâair froid du matin joue inlassablement (p.69) : « sâaidant lui-même à oublier / soucis passés, peines futures / gestes de la destinée ! »
Mais toujours, et même dans ce poème, la distance veille. Comment, en effet, interpréter le point dâexclamation de la dernière syllabe ? Et Walser de jouer avec le topos romantique. On en prend conscience au début de la prose de « Pièce avec le lac » (pp.88-90). Lâécriture sây montre dâemblée mise à distance par une irruption de ce que les spécialistes nomment le métalangage : « Cette pièce est très simple, elle traite dâune belle soirée dâété et de nombreux flâneurs qui allaient et venaient au bord du lac. » On les entendrait même dire (en français ou dans une traduction allemande) : « Ô temps, suspends ton vol » ! Mais dans cette prose, le jeu avec les archétypes se renverse dans un nouveau glissement qui conduit à basculer dans le monde des contes : « Comme je franchissais un pont voûté, jâentendis monter, de lâeau, une voix merveilleuse, câétait une jeune fille en robe claire assise dans une gondole qui passait ». Et le chant de sâépanouir jusquâà « atteindre une taille fabuleuse, en sorte quâon croyait voir passer des princes et des princesses ». Cette métamorphose est en fait caractéristique de lâécriture de Walser dans son rapport à la musique. Elle participe dâune invention qui permet de construire toutes les variations autour du thème de la musique, depuis lâémotion jusquâà la mise à distance, en passant par la critique et la fantaisie.

Et les compilateurs soulignent avec raison, dans la postface, que dans les textes de Walser, « la musique la plus valorisée est celle qui parvient aux oreilles dâobservateurs clandestins et dâauditeurs de hasard. » (p.200) Entrant dans une chapelle, un narrateur un peu ironique est saisi par un groupe dâhommes et des femmes qui, naïvement, chantent « comme dâune voix unanime et joyeuse la louange du Seigneur. » Et cette écoute conduit à une métamorphose qui élargit le réel (p.77) : « On eût cru que chantaient des anges et non des gens de rien, des gens de peu. »
Le hasard est musical, câest le son dâun accordéon, câest une voix qui surgit, une musique écoutée comme à lâimproviste
La lecture de cette belle anthologie pourrait mettre en doute le jugement de Brotbeck et Sorg sur la distance qui séparerait Walser de la musique.
Elle ne paraît pas secondaire dans son écriture. Elle joue une réelle importance dans le paysage intérieur de lâécrivain. Et elle lui affirme la force des nuances dans lâécriture. En marge de la société comme de la musique, Walser parvient à saisir la pluralité des atmosphères musicales pour aboutir, au travers de ces proses et de ces poèmes, à une écoute subtile de son époque.

Alexis Pelletier

Robert Walser, Ce que je peux dire de mieux sur la musique, choix de textes édités par Roman Brotbeck et Reto Sorg, traduits de lâallemand par Marion Graf, Golnaz Houchidar, Jean Launay, Bernard Lortholary, Jean-Claude Schneider, Nicole Taubes, Editions Zoé, 2019, 224 p., 21â¬.

                                              
Lâaccordéon
Par une nuit obscure, sans étoiles, je me trouvais sur la route qui mène à la montagne. Vinrent alors à ma rencontre, en musique et devisant gaiement, trois garçons de ferme ou compagnons, puis ils me dépassèrent, marchant crânement au pas. Bientôt lâobscurité se referma sur eux et déjà je ne distinguais plus rien dâeux, mais les échos de lâaccordéon, dont lâun des trois jouait fort proprement, persistèrent, traversant lâombre, ravissant mon oreille. Des jeunes gens simples parfois atteignent une grande maîtrise dans le jeu de lâaccordéon. Cet instrument demande une bonne poigne, et ces jeunes gens nâen manquent certes pas. Je mâétais donc arrêté et jâécoutais. Le timbre magnifique, souverain, plein de douceur, de rondeur, de chaleur sâéloignait de plus en plus, en même temps que les garçons. Ils avaient peut-être déjà atteint la montagne, le son se fit de plus en plus tendre, de plus en plus faible, il montait, descendait par vagues. Je songeai à une comparaison convenable et trouvai celle du chant du cygne lorsquâil sâéloigne en glissant dans lâobscurité. Bientôt, tout bruit sâéteignit. Dans les régions de montagnes, les garçons de ferme aiment à aller de porte en porte, jouant de lâaccordéon devant les maisons de leurs amies. Ces trois garçons, eux aussi, se rendaient chez une jeune fille. (1914)


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