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(Note de lecture) Françoise Ascal, Variations-prairie, suivi de Mille Étangs, Lettre à Adèle et Colomban, par Marcelline Roux


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Posté 20 juillet 2020 - 08:36

 

6a00d8345238fe69e20263ec28f3e2200c-100wiIl est des livres qui arrivent au bon moment. Le 29 juin, Variations-prairie mâattendait dans la boîte aux lettres. Je lâavais commandé mais je ne savais quand il serait là. Ce 29 juin, je nâavais pas grand moral. Cela arrive même un soir dâété. Une tension emplissait corps et esprit. Ce nâétait pas le moment dâouvrir un tel livre, si beau en son format avec cette peinture de Pascal Geyre en couverture qui annonçait dâautres plongées dans lâherbe.

Pourtant, jâai tourné la première page, jâai foulé des yeux la prairie et ses variations. Seule dans ma cuisine, jâai perçu les appels du vert aussi puissants que ceux de lâiode, décelé les mouvements picturaux de la prairie. Quelque chose venu de la simplicité des mots mâa happée, un début dâapaisement a circulé et peu à peu cette lecture mâa déposée dans le pays des Mille étangs. Je suis de celle qui nâa pas fait de voyages lointains, qui traverse la France comme une terre inconnue, de celle qui aime revenir plusieurs fois au même endroit pour lâapprivoiser ou être apprivoisée mais Françoise Ascal est maître, toute catégorie, des voyages immobiles et des retours en terre natale, maître en retrouvailles, en décryptage des strates ordinaires et quotidiennes déposées sur lâherbe. Des indices que tant ne saisissent pas : odeurs croupies de mousse, craquements de sapins, bleus de myosotis, couleurs en lisière. Elle sait attendre « le basculement dâune lumière de fin dâété ».
Et alors :

« Fugace, la joie.
Née dâun accord soudain.
Ne plus être séparé.
Appartenir. »

Son écriture appartient à la vie des étangs : dévasée, méthodiquement curée, labourée tellement que le trèfle incarnat, le millepertuis renouent au creux de ses phrases et sèment des graines de visions chez le lecteur. Je finis par me demander sâil faut encore avancer sur les pas de Saint Colomban, monter voir sa chapelle, suivre son chemin, sâil faut encore nager au milieu des nénuphars, rechercher les pierres des lessives dâAdèle, ou se fondre dans les pages. Les peintures en vis-à-vis sont là pour cela, pour laisser résonner les paroles couchées sur la reine des près. Choisir sa place pour entendre encore et toujours lâorchestre dans les arbres. Etre là. Vivre nâest alors plus une épreuve. Je me demande si le « carnet bien patiné » est encore nécessaire : « un allié sûr » dit-elle. Est-il lâexcuse qui permet de poser la table face à la prairie ? Est-il encore besoin dâécrire quand on voit comme Françoise Ascal, quand on appartient, comme elle, à cette prairie, à cette rivière qui porte son corps de petite fille qui apprend à nager, quand ceux qui sont passés là, dos courbés, ont installé, pour elle, tant dâinstants à accueillir ? Tous les siècles passent du côté de Luxeuil, une seconde à cet endroit contient lâéternité et ce bout de terre le monde entier pour celle qui écoute le bruissement des histoires tues.

Si lâécriture advient malgré tout, si la contemplation nâabsorbe pas tout, câest quâécrire donne vie au silence des linaigrettes, fougères, tourbières et que lâauteur approche une chaise pour que nous puissions nous asseoir un soir dâaoût. Et même si nous sommes incapables de différencier la scabieuse de la digitale, nous suivrons les variations de la prairie et sentirons battre les souvenirs, car lâauteur invente une partition pour que nous, néophytes lecteurs, nous puissions déchiffrer les variations de la prairie.

Ce livre des éditions Tipaza est dâune subtile composition : il ouvre sur la prairie, approche les mille étangs, glisse une lettre à Adèle et termine avec le parcours dâun moine irlandais Saint Colomban, inventeur dâune écriture, réformateur, bâtisseur des prémisses de lâEurope. De la nature à lâhumain. De lâhumain familier auquel on écrit une lettre, à un personnage historique et légendaire. Tout est brassé et simple. La prairie relit toutes les histoires car elle invite et ne force rien, elle ouvre la maison intérieure. Elle dénoue les trajectoires communes comme celles des héros. Ce livre est pour moi le plus doux de Françoise Ascal. Câest peut-être ridicule dâutiliser ce qualificatif mais les temps devant la prairie ont apporté une légèreté, une respiration, une communion avec lâavant, avec le monde autour, avec lâenfance qui flotte lors de ses apprentissages.

La prairie appelle le regard. Elle ne se jardine pas, on la fauche deux fois lâan mais le reste du temps, elle vit indépendante et ondulante, supporte à peine quâon la traverse, sâétale de son plein gré en une leçon de liberté. Câest sans doute cette tranquille et constante leçon quâa absorbé par tous ses sens lâauteur enfant, qui a quitté la lignée pour tracer sa ligne.

Ces Variations sont un cadeau vibrant : « une fête de lâêtre qui nâa dâégal que lâoubli de soi ».

Marcelline Roux

Françoise Ascal, Variations-prairie, suivi de Mille Étangs, Lettre à Adèle et Colomban, avec des peintures de Pascal Geyre, éditions Tipaza 2020, 136 pages. Format : 21,5 x 22,5.  Tirage : 200 exemplaires sur papier Rusticus 120 gr, dont dix exemplaires de tête enrichis dâune Åuvre originale du peintre. Lire ces extraits.


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