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(Anthologie permanente) Ariane Dreyfus, Sophie ou la vie élastique


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Posté 29 juillet 2020 - 09:04


6a00d8345238fe69e20263e95907b6200b-100wiAriane Dreyfus publie Sophie ou la vie élastique aux éditions du Castor Astral.


MIDI

Les poissons tournent dans le bocal chatoyant

Ils bougent ils respirent c'est leur nage, leurs nageoires
Si fines que le soleil passe à travers, elles ondoient
Sans fin dans la respiration et dans l'eau

Les poissons tournent les poissons tournent
Sophie peu à peu se demande

Elle porte à la bouche de la poupée de la salade
Coupée et recoupée
Grâce au charmant couteau

Sophie les regarde à nouveau, longtemps

Ça va comme ça, la salade, il lui faut
De la chair à la poupée qui est trop pâle
Et donc
Quelle chance, il y a ce qu'il faut

*

Salés à vif les poissons font des bonds à l'agonie
Il a fallu mouiller sa main dans l'eau pour en prendre
D'abord un
Malgré le dégoût parce que c'est trop vivant
Qui chatouille la paume comme pour dire quelque chose
Et enfin le lâcher sur le marbre,
Plus facile et plus triste car ça dévale la pente
Du cÅur qui n'entend rien

La boucherie des poissons se fait sans cris

Sophie étale les morceaux devant la poupée qui attendait
Elle en soulève un par une branchie
Le pousse entre les dents de celle
Qui n'en veut pas
Essaye avec un deuxième
Elle n'en veut pas parce qu'elle n'existe pas

Sophie lève les yeux
Le bocal est vide
Elle baisse les yeux

« Au premier coup de couteau les malheureux poissons se tordaient en désespérés ; mais ils devenaient bientôt immobiles, parce qu'ils mouraient. »

Eux sont allés jusqu'au bout avec elle

///

NON PAS LE DERNIER, MAIS LE SEUL JOUR

Camille et Madeleine tendent chacune un bouquet de violettes

D'un sourire qui se prolonge hésitant

Visages dont la lumière change
Madame de Réan sourit de leur silence

Quelques fleurs coupées de la terre
Mais contenant sa part anxieuse

Elle les prend dans sa main,
Leurs tiges même pas écrasées par leurs paumes
Ce sont des enfants qui font attention à la vie

Capables d'attendre de très longues secondes
Les décisions du monde, même celles qui les touchent

Au seuil du parc qu'elle va quitter pour toujours
Madame de Réan rassure les enfants, Sophie dort
Mais elle sera contente de les voir, et aussi,
Les violettes sont très belles ce sont les premières
Et elles auront tout le temps de jouer

Rien ne peut disparaître dans ce qui recommence

///

LES MOTS ET LES CHOSES

Sophie s'accroupit pour regarder si le chien
Veut bien dans ses yeux

Oui

Penchée au-dessus de l'écuelle
Elle en ôte les feuilles que la tempête
A fait chuter des arbres

Voici de la vraie eau et poignée de trèfle
Presque du thé pour la théière

Camille Madeleine et Paul attendent
Bien au chaud ils bavardent

Sorti de l'étagère, du blanc de Meudon
Sophie frotte avec son couteau
De quoi faire que l'eau soit crémeuse
Et pose le couvercle sur le pot de crème

Les morceaux de craie sont carrés
Donc c'est déjà du sucre dans le sucrier

Ariane Dreyfus, Sophie ou la vie élastique, 2020, 110 p., 12â¬

Quatrième de couverture :

            Parfois un personnage vient se heurter à nous,
            qui sommes déjà en morceaux.
            Où poser le pied quand de grands blocs se détachent ?
            Mais si le sol bouge, Sophie de Réan saute ailleurs, et ne se retourne pas.
            Je la regarde, je vois la vie, possible, élastique, je vois : écrire
            se glisser dans le courant qui passe à portée de main,
de corps, nager et filer, disparaître et réapparaître, et surtout
            Je ne veux pas me souvenir.

Ariane Dreyfus est née au Raincy (Seine-Saint-Denis) en 1958. Elle enseigne en région parisienne et anime des ateliers d'écriture. Elle a reçu le prix des Découvreurs. Le Castor Astral a publié Iris, c'est votre bleu et Nous nous attendons (reconnaissance au peintre Gérard Schlosser). Elle est l'auteure de plusieurs livres dans la collection « Poésie / Flammarion », dont La terre voudrait- recommencer et Le Dernier Livre des enfants, ainsi que de La lampe allumée si souvent dans l'ombre (éditions Corti

En couverture : Marc Feld.
Une pensée rouge (pour Thierry Metz), 2017.


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