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(Anthologie permanente) Karen Alkalay-Gut, Survivre à son histoire


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Posté 07 août 2020 - 09:16

 


6a00d8345238fe69e2026be406dc77200d-100wiLes éditions de la revue Nunc/Editions de Corlevour publient Survivre à son histoire de la poète israélienne Karen Alkalay-Gut dans une traduction (de lâanglais) de Sabine Huynh.

SON HISTOIRE

Je n'ai jamais pu raconter son histoire
parfois elle m'échappe, parfois je ne suis pas sûre
si elle a réellement eu lieu, parfois je lis
des récits qui diffèrent sur sa fin, ou un paragraphe
tiré d'un témoignage me rafraîchit la mémoire, et les jours atroces
reviennent, ceux où j'ai appris ce qui lui était arrivé.

Il y a tout cela dans mon sang :
j'ai été conçue le jour de sa mort.
Il y a tout cela dans mon sang.
Elle faisait sauter des trains.
Le courage lui venait de son menton levé
et des deux enfants qu'elle vit
écrasés contre le mur de leur maison.
Abraham douze mois et Macha deux ans.
Mes cousins germains.
Eux aussi â dans mon sang â tout ce qui reste.

Si je peux écrire sur ces bébés,
je peux supporter le reste â
suivre ses pas alors qu'elle fuyait
la prison du camp avec son mari
et rejoignait le détachement Otrianski
Brigade Lénine, forêt de Lipinskana.

Je peux sentir sa bouche, ses lèvres minces serrées
alors qu'elle se penche sur les miennes délicates,
aussi solennelle que dans la photo où enfant
elle a posé assise immobile avec le reste de la chorale
visage fermé parmi les chanteurs joviaux
peut-être peu encline à la joie poétique
peut-être destinée à bien davantage

Il existe au moins trois versions de sa mort :
le partisan Abba Kovner m'a dit qu'elle avait été capturée
lors d'une mission et pendue. En parlant il a détourné
son regard d'habitude tragique et perçant
et j'ai compris qu'il ne me disait pas tout.

Un autre livre raconte qu'elle s'est laissé distancer par le bataillon
fuyant une attaque, enceinte peut-être,
et qu'elle a été emprisonnée à Zhedtl.
La prison a pris feu, par accident peut-être,
elle faisait partie des victimes.

Quand Mère m'a raconté l'histoire
qu'elle venait d'apprendre chez le coiffeur,
je n'étais qu'une enfant et ses sanglots
m'ont révoltée, ces larmes
qui dévalaient ses joues. Elle savait
que je ne vivais que pour moi-même,
et que cette nouvelle récente
sur la mort de sa plus jeune sÅur
me contrariait.
Mais à qui d'autre pouvait-elle se confier ?

Les combles de la grange, a-t-elle dit,
ils se cachaient là â trois femmes,
son mari et elle. Ils sont venus
et ils ont mis le feu à la grange. Il a secouru
les femmes d'abord, la sienne était parmi les dernières,
mais elle n'est pas venue, brûlée vive.

Malcah Malcah qui a sauvé toutes nos vies
Malcah qui les a attendus
quand le bateau les a ramenés à Dantzig
après qu'on leur a refusé l'entrée en Terre promise,
qui leur a procuré des permis de travail en ferme agricole anglaise
et qui les a vu partir la nuit de l'invasion d'Hitler.

Mais il n'y a pas d'histoire qui soit vraie.
Il n'en reste qu'un cliché délavé
quelques phrases au sein de gros mémoires non lus,
et moi, qui ne sais clairement pas raconter.


STORY

I have never been able to tell her story
Sometimes it escapes me, sometimes I am not sure
It could really have happened, sometimes I read
Different accounts of her demise, or a paragraph
From some testimony jogs my memory and the terrible days
When I first heard what happened to her return.

This much is in my blood:
I was conceived on the day she died.
This much is in my blood.
She blew up trains.
The courage came from her uplifted chin
And the two infants she watched
Dashed against the wall of their home.
Avram twelve months old and Masha two years.
My first cousins.
They too â in my blood â all that is left.

If I can write of these babies,
I can manage the rest â
Following her path as she escaped
The prison camp with her husband
And joined die Otrianski Otriade
Lenin Brigade, Lipinskana Forest.

I can feel her mouth, her narrow lips clamped
As she bends over the delicate mines,
Solemn as in the photo when as a child
She sat for with the rest of the choir
Unsmiling amid the festive singers
Unwilling perhaps to fel poetic joy
Perhaps destined for so much more.

There are at least three accounts of her death :
The partisan Abba Kovner told me she was caught
In a mission and hung. He looked away when he spoke,
Not piercing me as always with his tragic eyes,
And I knew there was more he would not say.

Another book says she lagged behind die platoon
Escaping an attack, perhaps pregnant,
And was imprisoned in Zhedtl.
The jail was ignited, perhaps by accident,
And she was just one of the victims.

When Mother first told me the story
She had just heard at the hairdresser's,
I was only a child, and outraged
That she was weeping, tears
Rolling down her face. She knew
All I cared for was my own life,
And her latest discovery
Of the fate of her youngest sister
A disruption.
But who else could she tell ?

The loft in the barn, she said,
They were hiding there â three women,
Her husband and her. They came
And set the barn afire. He helped
The women first, and his wife came last
But didn't come, was burnt alive.
Malcah Malcah who saved all our lives
Malcah who was waiting for them
When the ship brought them back to Danzig
After they were barred from the Holy Land,
Who found them the agricultural visas to England
And saw them off the night that Hitler invaded.

But there is no real story.
All that remains is a faded snapshot
A few sentences in unread memorial tomes,
And me, who cannot tell any story for sure.
 
Karen Alkalay-Gut, Survivre à son histoire, Éditions de la revue Nunc/Editions de Corlevour traduction (de lâanglais) de Sabine Huynh 2020, 80 p, 16â¬

Très connue en Israël, Karen Alkalay-Gut est poète et professeure émérite de lâUniversité de Tel Aviv. Elle a publié de nombreux ouvrages poétiques, biographiques et critiques. 
Fiche wikipédia (en anglais)



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