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(Note de lecture) Isabelle Baladine Howald, fragments du discontinu, par Anne Malaprade


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Posté 07 septembre 2020 - 09:20

 

6a00d8345238fe69e2026be40f3def200d-100wiLier, délier, écrire, lire, composer, décomposer : ces pôles couplés aimantent le dernier livre dâIsabelle Baladine Howald. Les « fragments » évoqués dans le titre désignent à la fois des êtres vivants et des textes. Êtres vivants dont des parties du corps, des dimensions affectives ou spirituelles, des gestes et des souffles, des temporalités sont évoqués. Textes qui, prose coupée et citations, constituent ce tissu troué de vides dont la présence blanche assure néanmoins un continuum et un dit que lâon peut entendre de manière sourde dans le « discontinu » (dit continu ?) assumé par ce titre. Mais ce « discontinu », câest aussi une formulation distanciée de lâidentité : une personne, une narratrice neutralisée, qui parfois utilise le « je », parfois recourt au pronom personnel latin de première personne, ou encore se caractérise par la périphrase « a un problème avec sa voix ». Écrire à perte, écrire sur et dans la perte, écrire parce quâon a/est perdu et par ce quâon a perdu : le vieillissement fragilise, et lorsque le livre sâachève, lâAutre (frère, fils, compagnon, ami) est déjà mort.

fragments du discontinu raconte en une prose hachée lâagonieâ « terminée » et « interminable », pour reprendre les termes choisis par Lacoue-Labarthe à propos de Blanchot â dâun être cher, qui a lieu entre « Deux heures du matin » (ouverture du texte p. 11) et « trois heures du matin » (p. 43). Il nâest plus de souffle en lui et pourtant du mouvant subsiste puisque lâon passe du vieillir (commun et partagé) à la veille (qui invente un autre partage, entre lâécrivain et le lecteur cette fois). Un élan, une danse et une migration des âmes ont bien lieu dans les dernières pages, plus que jamais adressées à celui qui a disparu. Quelque chose comme une déposition ou une greffe par lesquelles une mémoire vive sâaffirme avec une douceur apaisée. Quelquâun se perd, sâen va, quitte son corps, émigre, sâexile. Mais que devient un corps dans la mort ? Où vont se réfugier lââme et le souvenir de ce corps ? Quâest-ce que le mourir vérifie, ou nie, de la partition corps/esprit ? Comment lâamour, lâattention, le soin, lâécoute peuvent-ils recueillir ce qui reste dâun individu quand le vivant sâépuise et que les possibilités de mouvement sâéteignent ? Devant la mort, devant le mort on devient aveugle et on sâaveugle. Pourtant « lâeffet de penser », redoublé dâun effet dâécrire, permet de discerner un autre visible mouvementé et en mouvement. De découvrir aussi un état du cÅur qui, sâil ne bat plus dans le cadavre, résonne encore dans la main de celui qui évoque le disparu.

Une référence philosophique centrale irradie ces « fragments » : cinq citations de Descartes constituent le noyau du livre. Elles sont capitales en effet, comme en témoigne le fait quâelles apparaissent en majuscule, à la différence des autres extraits convoqués. Lâexistence de lâAutre peut-elle échapper au doute méthodique ? La poésie et la pensée démontrent-elles lâexistence en démontant le mourir ? Jâécris, donc je suis. Je pense que jâécris, donc je suis. Jâécris que tu meurs, et je suis vivante, donc tu es peut-être encore. Écrire, aimer, soigner, caresser, autant dâactes performatifs. Câest donc dâun dialogue entre le sum, le sumus et le summus quâil sâagit. Dialogue-acte, dialogue qui fait exister, qui fait persister dans ce monde-ci le tu (à entendre comme pronom et comme manifestation du silence), et qui poursuit le vivre et le vivant jusque dans la mort. Je suis, nous sommes, nous nous tenons là où se dit le suprême. Summus est la forme contractée du latin supremus. Or il est question de « cime » et de « sommet » dans ce tombeau-ci : « sommet est là cime je touche jâappelle je monte  tu appelles â tu â montes ». Une langue vivante et une langue morte se croisent, comme la vie et la mort sâinterpénètrent jusquâà fragmenter la présence et dérouter lâabsence. Je/ego me fracture en toi, toi le disparu te fractures en moi. Rencontre et coïncidence sont ici relatées comme on reprend son souffle après un choc, une épreuve ou un accident. Ces rapports de lââme et du corps, qui constituent un ensemble précaire, sont ainsi envisagés à partir dâune série dâexpériences anonymes, universelles et décontextualisées quâil est périlleux dâarracher au livre pour les citer tant la mise en page des mots sur du vide participe de lâintensité de cette partition soufflée. Quâest-ce quâun corps qui dort, rêve, rit, danse, se blesse, tombe malade, parle, révèle de lââme qui lâaccompagne et le soulève ? Si le corps et lâidentité sont dâemblée perçus comme morcelés, interrompus et défaits, lââme, elle, ne connaît pas la dispersion ni lâéparpillement. Deux types dââmes sont dâailleurs distinguées page 49. Lâune, mortelle, disparaît dans le cadavre. Lâautre, voyageuse et « animale », transite de la dépouille vers le témoin songeur. Câest sans doute cette dernière qui donne vie aux fantômes et autres hantômes qui traversent les textes dâIsabelle Baladine Howald.

Des Méditations métaphysiques de Descartes, on passe à des fragments physiques qui permettent, mais non plus à lâaide de la géométrie ou des mathématiques, de sortir du doute méthodique et dâassurer que la pensée, comme lâécriture, sont avant tout des actes qui « ouvrent » le corps du mort pour (y) délier, peut-être, son âme. Âme elle-même accueillie et protégée dans le corps et le cÅur du vivant rêveur et méditatif. Pour parler de lâau-delà de la physique, de métaphysique donc, il faut sans cesse référer à la physique, à la chair, aux organes, au souffle, au toucher, aux sons, aux matières, aux mouvements dansés. Et cette traversée des états aboutit à la certitude suivante : jâécris donc tu es, jâécris et instantanément nous sommes, et ce malgré ta mort effective, et ce contre ma mort à venir. Scripto ergo sum ergo es, scripto ego sum. Ni ce donc ni ce moi ne sont pour autant une conséquence, ils apparaissent plutôt comme lâindication dâun chemin : visages et adresses, ils mènent à une identité ailée. Écrire non seulement fait vivre, mais encore (re)donne vie. Lâhomme sâouvre à lâhumain dans lâextrême proximité de sa coupure avec le monde des corps, qui de toutes parts nous entoure et que jamais lâon ne dépassera.

Anne Malaprade

Isabelle Baladine Howald, fragments du discontinu, Éditions Isabelle Sauvage, 2020, 68 p., 13⬠- sur le site de lâéditeur


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