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(Note de lecture), Eric Pessan, Photos de famille, par Stéphane Lambion


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Posté 30 septembre 2020 - 09:54


6a00d8345238fe69e2026be41620b0200d-100wiPeut-être est-ce un album mais il est alors bien particulier, puisquâaux « photos de famille » sâajoutent des photos jamais prises (« Une pause », p. 18) ou encore des passages de réflexion pure où est interrogé le sens même de lâacte photographique (« Le souvenir », p. 35). Plus encore, un certain nombre de fragments (douze sur les cinquante-six) sont écrits en écho à des photographies dâartistes â le livre sâouvre dâailleurs sur un texte composé « dâaprès un polaroïd dâAndreï Tarkovski » â et les textes du poète sont ponctués de dessins de Delphine Bretesché. Câest donc une multitude de voix qui composent en réalité lâalbum dâÉric Pessan, montrant dâentrée de jeu que câest par lâextériorité et le rapport aux autres que se créent lâintimité, le moi, le monde personnel du poète, nécessairement hétérogène.

On le voit bien : lâalbum photo dâÉric Pessan est loin dâêtre un album quelconque. Dâailleurs, il est entièrement mis sous lâégide dâune réflexion de Barthes selon laquelle lâeffet de la photographie « nâest pas de restituer ce qui est aboli (par le temps, la distance), mais dâattester que cela que je vois, a bien été ». Ainsi, ce qui compte nâest pas tant lâobjet photographique en lui-même que le regard porté dessus par le sujet qui, de cette manière, obtient la trace tangible de moments de sa vie qui mis bout à bout, reconstruisent une identité.

Câest bien de cela quâil sâagit : transformer les photos de famille en Photos de famille â câest-à-dire opérer un passage de lâimage passée au mot présent pour reconquérir une identité parfois problématique :

« Jâéprouve toujours la plus grande difficulté à regarder
une photo de lâenfant que jâai été
ce visage rond
ce short rouge
ces chaussettes sous les sandales
ce regard que le polaroïd éclaircit
rien ne mâappartient plus

celui que je vois
câest lâobjet de ma mère
sa chose docile
et sans volonté
celui qui avait capitulé

la moindre expression de cet enfant
sa façon de sourire
le froncement de ses sourcils
tout rappelle ma mère
câest son visage à elle qui affleure à la surface
de lâenfant. »

Ce poème (« Lâenfant », p. 12) pose dès le début du livre les jalons dâune quête â et il est significatif, à cet égard, que le livre sâachève sur un portrait fantasmé du poète au moment de lâécriture (« Mon visage [3] », p. 114) : le parcours des photos de famille cherche à aboutir à une compréhension du moi actuel de lâécrivain. Ainsi lâalbum est-il bien, plutôt que lâoutil dâune mesure historique du temps, celui dâune mesure symbolique de la construction de soi â et câest cela qui importe aux yeux du poète (« Le souvenir », p. 35) :

« â¦au fil du temps
jâai pris de moins en moins de photos
pour me libérer
pour faire confiance au peu que je garde
et si ma mémoire oublie
déforme
confond
tant pis
ce processus-là â au moins â mâappartient. »

Le style adopté par le poète est en accord avec cet état dâesprit où sa sensibilité prime le donné matériel : lâécriture est simple, faite de vers qui mis bout à bout pourraient être la prose la plus courante qui soit. Souvent, cette simplicité sert à mettre en parallèle de façon frappante des petits faits visuels, photographiques, et des événements plus amples, et plus intimes, comme dans « Le placard » (p. 36) :

« Sous exposée
sans qualité
la photo ne présente aucun intérêt
si on ne sait pas quâil sâagit du placard
où tu rangeais tes vêtements

frappé par la lumière
sur une étagère vide
un mille-pattes sâest figé
avant de fuir
lui aussi. »

Le contraste entre la simplicité stylistique et la puissance des parallèles permet ainsi dâatteindre une noirceur plus proche de la colère que de la mélancolie et qui, si elle sâest apaisée sous lâeffet du temps, reste néanmoins puissante. Dans son ensemble, le livre oscille entre la négativité générale du passé et de petits détails lumineux qui percent momentanément cette négativité : lâéquilibre ainsi trouvé, délicat et fragile, soutient certains fragments particulièrement réussis, comme la fin dâ« Un tronc couché dans la forêt » (p. 101) :

« â¦quand on a retrouvé la voiture après avoir cru sâêtre perdus
on a souri
on était claqués
nos chaussures lourdes de boues collées
il restait le trajet pour rentrer chez nous
mais pour la première fois depuis des semaines
on avait évité que les questions ne se dressent entre nous
on a roulé sans un mot
le silence nâétait plus une violence. »
 
Stéphane Lambion

Éric Pessan, Photos de famille, LâÅil ébloui, 2020, 120 p., 14â¬


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