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(Note de lecture), Henri Droguet, Grandeur nature, par Etienne Faure


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Posté 30 septembre 2020 - 01:07


6a00d8345238fe69e20263e969f8a7200b-100wiGrandeur nature
dâHenri Droguet emprunte son titre à l'un des poèmes du recueil publié aux éditions Rehauts (juin 2020), des éditions qui font bellement écho à la souple revue du même nom. Du 28 mars 2013 au 24 décembre 2019, Grandeur nature se déploie à raison dâune page ou deux pour chacun des trente-six poèmes. Et par chance âcomme dâhabitude, aurait-on envie de dire à propos dâHenri Droguet â il y a de magnifiques courants dâair dans cette écriture, le même souffle quâon lui connaît depuis toujours, avec tout ce qui lâaccompagne, tonique :
il a plu, plu, replu
Il repleuvera

Ce qui fait la signature dâune voix immédiatement reconnaissable est bien sûr le tissu des signes dont on perçoit immédiatement les éléments dans lâécriture dâHenri Droguet : le mélange très maîtrisé dâune langue soutenue avec celle des jours ouvrables ; une présence constante du mouvement, des accélérations de lâécriture et des ruptures de ton et de plan, accompagnées souvent dâune soudaine fragmentation du poème dans la page ; lâomniprésence, pour le bonheur des lecteurs et lectrices, des éléments de la grande nature, ceux de lâair, de lâeau -principalement maritime- et de la terre qui sâassocient et contribuent à cette écriture -qui décoiffeâ¦
Une présence maritime jamais démentie dans cette Åuvre et dont on peut aisément trouver des échos âquand on connaît un peu lâhomme et lâauteur- dans ses passions de navigateur chevronné. Cette fois-ci encore, H. D. réitère et annonce la couleur, en quelque sorte, en plaçant dès lâentrée de son livre une citation de Daniel Morvan : « Sans la mer, le ciel et le soleil sont une erreur ». 
On y retrouve avec force le climat, pour ainsi dire, des poèmes droguetiens (tiens, ça sonne bien) : le vent sous toutes ses formes et intensités, bourrasques auxquelles sâadjoignent la mer, la terre et le ciel. Il en résulte une présence tous azimuts de mots qui ne cessent dâaller et venir entre brise, pluie, ondée, souffles déstabilisateurs et fagot, herbe, crin, taillis, broussaille, pomme et bernique, rocs, écume, etc.

Commencé par un Quatuor n°3 « Tout en chaos », clos par un Hymne à « la beauté redoutable », Grandeur nature est tout en mesures, démesures et musique - outre une absence presque totale de ponctuation qui fluidifie à lâextrême et précipite la trajectoire des mots ici traversés de deux brèves citations de Perros et Frénaud. Avec une partition aux mouvements variables et des mots-notes en suspension qui résonnent, prenant sur le papier des allures syncopées, parfois jusquâà lâaustérité, la fugacité et la brièveté de la note. Dans le poème Orphée, par exemple :

venu de pas loin
a
gratté ses charnières
à sang rongé quitté
masque sur masque
et rapaisé boité
sur une brande
[â¦]
a
rien cherché
a
pas pu

Une concision - une densité- semblablement retrouvée dans le numéro 45 de la revue Rehauts, précisément, avec le poème Ô saisons, par exemple :

pour lâhiver
                 un rêve
                 un placard
                 où la souris chicote

Lâemploi de nombreux mots rares, spécialisés, oubliés ou réinventés nâest pas nouveau chez Henri Droguet. On y côtoie avec bonheur toutes sortes de termes et de sons catapultés dans lâespace mouvementé du poème : émissole, baudroie, liche et badigoinces, bedon, froissure, ruisselis, frissoulis, crâââ (du corbac black), déhalage, animule, blandule, brimborion, hauturière, gravelot, etc. 

⦠« tout ça jeu dâenfant » ? Pas sûr. Le titre à lui seul vaudrait sans doute une exégèse un peu savante, hésitant quâon est entre adjectif et substantif, mais plus simplement renvoie à lâexpression intégrée par le langage courant, et signifiant « qui restitue à la taille réelleâ¦à la taille de l'original ». Ou encore, plus près de ce quâHenri Droguet fabrique dans son atelier ouvert aux pleins vents, « sans coefficient de réduction ». Voilà bien qui garde tout son sens dans ces poèmes magnifiques. Sans quâon soit sûr que la nature prenne ici un N majuscule, on a le net sentiment quâelle est là tout entière, reçue en pleine figure :

Une barrière la pluie nunc et semper
me rince la gueule
Et Dieu merci la nature
est là   puante
merveilleusement

Une nature si grande quâelle contient également cette forte présence de la terre et des végétaux, parfois entre terre et mer (« La mer câest pré gagné »), leur litanie, ce chant au bord de lâinventaire cher à Henri Droguet : des mots-plantes, communs ou rares : le gratte-cul, le laiteron, la salicorne, le cresson, la doucette, les prêles, les luzernesâ¦

⦠Côté ciels, on aurait bien envie de dire, par emprunt à Baudelaire à propos des ciels de Boudin, que H. Droguet est « le peintre des beautés météorologiques ». Pour autant, Grandeur nature n'est pas de la peinture d'après nature mais des pans épars réunis et qui recomposent une chose tierce, « Le ciel à contre-emploi ». Nul tableau figuratif (peut-être faudrait-il plutôt aller chercher du côté d'un expressionnisme ou dâun cubisme⦠maritimeâ¦). Car, réaffirme le poète dans le très vigoureux entretien avec Jean-Pascal Dubost dans Poezibao (conversation de référence, décidément, pour approcher lâÅuvre du malouin) : « je ne représente pas [â¦] le décor dans les poèmes, ça reste un collage plus ou moins cohérent d'éléments généraux tendant presque à l'abstraction furieuse ».
Câest ce que réitère le même Droguet dans un récent entretien avec Romain Fustier, recueilli dans la revue Contre-allées (n°41, printemps 2020) à propos des mots quâil récolte et assemble dans une sorte dâégarement : «â¦car je ne sais où je vais et je nâai surtout pas dâintention (toutes les intentions sont redoutables et ne produisent que du discours) »â¦

Chaque texte semble ainsi à lâégal dâun passage nuageux où circulent, en une page ou deux, successivement lâombre, le soleil, obscurcissements et éclaircies que la chute du texte souvent réoriente en une ultime humeur de clarté ou mots sombres :

Et tenir
La mort à distance

â¦Un grand mouvement dâair ascendant et salvateur en ces temps proches des équinoxesâ¦

Etienne Faure

Henri Droguet, Grandeur nature, éditions Rehauts, 2020, 82 p., 16 â¬

Lire ces extraits dans lâanthologie permanente de Poezibao



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