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(Note de lecture), Jean-Michel Espitallier, Cow-boy, par Vincent Wahl


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Posté 18 novembre 2020 - 10:54

 



Couv-cowboy-bnfsrc="https://poezibao.typepad.com/.a/6a00d8345238fe69e20263e9788567200b-100wi" style="width: 100px; margin: 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="Couv-cowboy-bnf" />Je ne suis pas un chroniqueur régulier. Jâai suffisamment mal à mon taf, en général, pour ne pas mâoccuper de celui des autres. Mais il arrive quâun objet, un peu trop opaque, un peu trop volubile en lâespèce, mâinterloque, mâélectrise assez pour nécessiter une mise dans mes propres mots, un rituel dâapprivoisement. Câest sans doute ce qui sâest passé avec Cow-Boy, dâEspitallier. Je suis très heureux que ma lecture de ce livre, son dernier, ait été effectuée avant que jâaie pu rencontrer et écouter lâauteur, avant que je découvre un recueil plus ancien comme « Salle des machines ». Manière de lire lâhistoire à lâenvers!

Mais du fait de mon ignorance sur lâÅuvre dans son ensemble, elle est sans doute gonflée, la conviction que jâai acquise en lisant et relisant : ce livre ne serait pas seulement le dernier en date dâEspitallier, mais peut-être aussi un accomplissement, ou du moins un point de passage, lâentonnoir où converge beaucoup de travail â celui de lâécriture, mais pas seulement.

Cowboy, donc. Il est une fois un natif du Champsaur (Hautes-Alpes, haute vallée du Drac, communes dâAncelle, Aspres les Corps, Buisard, Chabottes, Champoléon, etc⦠Saint Bonnet, Saint Firmin sans Sainte Hélène etc.  ),  un champsaurien prénommé Eugène, accompagnant Louis, son frère ainé, en Californie, y passant près de vingt ans,  revenu  pour quelques mois, pense-t-il, dans ses montagnes natales, sây mariant, y restant, dans tous les sens du terme, épinglé par sa redoutable belle-mère comme un papillon migrateur, et ne laissant derrière lui que quelques frusques cynégéniques, beaucoup de silence et accessoirement, 3 enfants. Il est une fois un natif de je ne sais où (Barcelonnette, mâa-t-il appris depuis) qui aurait très bien pu ne pas naître si son cowboy de Grand Père avait assumé son (supposé mais vraisemblable) désir de retour à Long Beach. Il est une fois le père de celui-ci, le fils de lâautre (on ne connaitra pas son prénom), orphelin vers 8 ou 9 ans, essayant, le premier, de combler les trous en invitant son fils âvous me suivez? - dans ses rêves de Westerns. Il fut une fois le projet de ce fils et petit-fils, de reconstituer malgré tout une ou plusieurs histoires plausibles du cow-boy, de dire les envies de vastitude, de maisons sur la frontière, là où lâon nâentend pas souvent de paroles décourageantes. Désirs inassouvis des uns, inachevés des autres. Câest pour cela quâil faut lire ce livre deux fois, la deuxième après avoir compris que ce qui paraissait un jeu agréable mais un peu gratuit est là pour approcher lâabsent, en lâenroulant dans les histoires des autres.

Et cet enveloppement emprunte aux ressources dâune géographie à la Vidal La Blache, de deux décennies dâhistoire américaine, patchwork de faits grandioses, tragiques ou minuscules, depuis  lâassassinat de Mac Kinsley jusquâau lynchage dâun vétéran de lâarmée américaine de 1918 par des rednecks offusqués quâun noir puisse porter lâuniforme, en passant par une intervention à Cuba, des méga-fusions dans lâacier malgré loi antitrust, la naissance de Tennessee Williams ou la première parution de Memphis Blues, et des lynchages, encore et encore, etc. etc. Cela passe par des pages entières de verbes dâaction pour faire revivre un trépidant développement économique, lâethnologie de la vie des cow-boys via leur liste de courses, les noms transplantés de villes et lieux-dits européens pour la nostalgie, des listes de peuples indiens, les indiens jouant par ailleurs un rôle central dans lâimaginaire transmis par le fils au petit-fils. Une Amérique anti-lyrique, vue du côté des choses, mais avec un frémissement dâhumanité jamais loin de la surface. Enfin, parler dâAmérique, mettre bout à bout des documents sur lâAmérique ⦠cela sert peut-être aussi, avant tout, à parler des Hautes Alpes des aïeux, disparues mais pas si lointaines, dévouées au travail, bigotes par soumission, confinées. Le sens pratique nâa rien à y envier à lâAmérique de la conquête, dans un double jeu de miroirs où le sédentaire révèle le nomade et inversement⦠mais les rêveurs en sont vomis, nâayant plus dâautre refuge possible que « les sous-bois de la mémoire » comme disait Lilly Lichty.

Lilly Lichty, bonne fée du Westrich, autre petit pays, bien moins consistant, celui-là, que le Champsaur. Lilly en était lâhistorienne, attentive aux bornes et aux enclaves, aux villages disparus, aux vestiges dâune mémoire engloutie il y a 350 ans, dans le feu, les pendaisons, la peste de la Guerre de trente ans⦠Mon alliée dans la recherche de mon propre arrière grand- père disparu en 1903, bien après sa période de prédilection, me traduisant des actes notariés, des jugements. Jâai voulu écrire sur lui, je lâai un peu fait, jâavais aussi un peu pressenti la méthode qui consistait à essayer de tirer sur les trous la matière qui les entoure. Peut-être un jour appliquerai-je pleinement la méthode Espitallier. Avec la conviction que pour beaucoup dâentre nous, cette manière de se raconter des histoires, de repeupler lâoublié par le possible, voire le vraisemblable, peut servir à envoyer des passerelles au-dessus de lâabîme qui nous précède. Cette urgence è raconter fait un peu penser aux Mille et une nuits. On pense aussi à Perec, pour Ellis Island et W, pour les listes, la perplexité en action, lâhumour.

Et la poésie dans tout ça ? Câest la matière même de cette confrontation. Le rêve dâAmérique, câest des mots en chewing-gum, câest comme lâamour qui prétend aller sans dire. Câest une Prose du transsibérien un peu mâtinée de Jules Verne -ou de Christophe, celui de la famille Fenouillard. Câest douze parenthèses ouvertes à la fois, comme en LISP. Et lâon voit â peut-être - la poésie matérialiste dâEspitallier se fissurer, exfiltrer des fumerolles.
Quâest donc cette poésie qui électrise, chatouille, ne permet pas de rester en place ? Evidemment pas de la poésie blanche, même si parfois, Espitallier se montre habile dans lâéconomie de moyens. Mais câest parfois chargé comme un torrent en crue. A-lyrique ? sans doute.
Matérialiste ? Ce qualificatif que semble affectionner lâauteur, mâinterroge, cependant. Matérialiste au sens où lâon se passe dâellipse, dâeffet.  Au sens où on remiserait â au moins en partie â lâintention rhétorique. Absolument, tranquillement, crânement dénuée du souci de « faire poésie ». 
Matérialiste pour laisser parler la matière des mots â par des accumulations, des listes et les voisinages quâelles organisentâ ou la matière quâils signifient.
Ecoutons voir :  â¦ On arrive à Burlington en longeant les falaises qui bordent la rive droite du Mississipi, la voie ferrée traverse les gigantesques usines Murray Iron Works & Co, puis toujours vers lâest, jour, nuit, encore, céréales et silos, Peru, Illinois, La Salle, Illinois, Utica, Ottawa, Morris, (etc !) Minocka, Rockdale, Chicago, Illinois. Chicago ! Chicago ! Capitale de la viande, du corned-beef et de la misère noire.
Matérialiste peut-être. Tendance paléolithique ? A entrechoquer la matière, on fait parfois jaillir les étincelles ⦠de lâémotion.

Vincent Wahl
, Octobre 20

Jean-Michel Espitallier, Cow-boy, éditions Inculte, janvier 2020, 144 pages, 15,9 â¬




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