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(Note de lecture), Christophe Esnault, L'Enfant poisson-chat, par Tristan Felix


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Posté 21 décembre 2020 - 10:32



Un roi Pêcheur          

6a00d8345238fe69e2026be42ea515200d-100wiBonne pêche ! me dis-je, à lâissue de la lecture de cette suite poétique, en vers non rimés, rassemblés en strophes inégales - lecture fluide, émouvante, qui fait mouche et revigore, en plein mois de novembre, comme un bain de rivière, même si, remontant le courant de son enfance, le narrateur-poète ne fait pas émerger que des souvenirs joyeux de pêche.
Il semble que ce recueil accomplisse la transfiguration dâune écriture que nous avons naguère eu parfois quelque mal à adopter tant les images étaient jusque-là Écrasées par la saturation / De la misère, encombrées, à notre modeste avis, de ressentiment et dâobscénités suicidaires, bien que traversés de fulgurances authentiquement littéraires. Ici, on est rendu à lâessentiel ; lâécrivain a fait sa mue et apparaît neuf et vif, nourri, certes, de toutes ses nymphoses antérieures. La langue est claire et surprenante, avec souvent une chute en fin de poème comme une touche dâhameçon qui relève. On se risquera à considérer ce délicat travail poétique comme lâaventure dâune quête de soi-même, dâun retour à son point dâorigine : Le plus gros poisson / Est le ruisseau même.
Nous nây connaissons goutte à la pêche, ce qui garantit à coup sûr le charme de la lecture. Dâabord, il faut choisir et préparer ses outils, appâter soigneusement, parfois à la va vite, patienter, puis ferrer, lutter, enfin attraper le poisson â ou le perdre. Échec ou victoire, chaque lancer rapporte un éclair de vie, une couleur rafraichissante, une écaille précieuse, si bien quâau bout des 103 pages, on obtient un poisson tout entier qui nous a parlé avec le chromatisme de ses écailles, comme tout poisson qui se respecte. Écrire, nâest-ce pareillement jouer avec ses leurres et ses éblouissements, séduire la vie ?

Lâenfant Poisson-Chat
, nous annonce le titre. Un poisson sans écailles ! Ah, ça par exemple, proche du silure, espèce américaine invasive et très résistante, introduite inconsidérément en Europe et quâil est interdit de relâcher et de transporter vivante. Se pêcher en poésie serait alors désamorcer toute tentation dâautodestruction de son propre écosystème, sortir de la pente fatale de son lit et frayer avec les espèces amies, consubstantielles, pour se retrouver. Mais lâinstance du livre, pêcheur-pêché, à la première ou à la seconde personne, dans une subtile réflexion existentielle, pêche bien dâautres espèces, en voyou, voyeur, sauvageon, innocent, malhabile, expérimenté, sacripant ou ange aux ailes amochées : Se débarrasser par soi-même / Dâune expérience non vécue / Saisir un bon couteau / Mais couper où et comment ? Le bon lecteur, à savoir lâinnocent attentif, sâabstiendra, on lâespère, des tartes à la crèmes freudo-lacaniennes qui réduisent la littérature aux fantasmes du critique. Partir à la pêche est une aventure sans cesse renouvelée, incertaine et fille du temps qui passe mais que lâart permet de remonter.
Oui, le temps passe, tiré par la bouche écarlate des filles-poissons qui animent le désir tout en nourrissant honte et frustration. Comment appâter ces mirages inaccessibles qui disparaissent sous lâeau trouble dâun regard angoissé ? Comment pêcher à la fois les figures de sa fièvre amoureuse et son propre monstre ? Comment obtenir de haute lutte la reconnaissance de ses géniteurs, de ses pairs ou de ses amoureuses en exhibant ses belles prises ? Demande démesurée / Dâattention et dâamour. Et puis : Alors que la nuit est presque noire / Tu auras le temps de voir cette anguille énorme / Sans pouvoir la montrer à ton père. Comment trouver son ordre intime, sa raison dâêtre quand Là où partout le rangement/ Est une loi qui contraint le corps ?
Dans les lointains flottants de lâimaginaire, cet ouvrage nous rappelle lâénigmatique Roi Pêcheur, de la légende arthurienne, qui veille avec son corps blessé, sur le Graal, ici trésor intime. Il ne lui reste quâà pêcher pour habiter sa terre désolée.
Rares sont les recueils dont la couverture (quâon eût aimée cependant plus rigide), réalisée à partir dâune fort belle image dâAurélia Becuwe, la mise en page (avec alternance de justifications à gauche, à droite et centrée, à la fin comme en bouquet dâartifice), la mise en vers, le thème et la langue forment un tout cohérent jusquâen ses fragments, ses trous - dâeau et de mémoire. Les éditions Publie.net, par ailleurs sensibles aux créations transmédia, nous offrent, avec ce recueil qui est aussi une plongée initiatique, de revenir aux sensations les plus élémentaires que le vivant dans sa merveille puisse nous livrer.


Saint-Denis, 12 décembre 2020
Tristan Felix

Christophe Esnault, LâEnfant Poisson-Chat, Ed. Publie.net, coll. Lâesquif, 103 pages, 12 â¬

On peut télécharger, en cliquant sur ce lien, un large extrait donné par lâéditeur sur son site.


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