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(Anthologie permanente) Claude Minière, deux poèmes inédits


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Posté 04 janvier 2021 - 09:44


Poezibao propose aujourdâhui, pour la rentrée, deux poèmes inédits de Claude Minière.


Les moyens du bord

Alors quand même on nâarrive pas à tout prendre,
les étoiles et les Rohingyas, lâespoir et les misères,
lâÉthiopie, les bras trop petits
trop petits malgré la colère la tendresse
et tout ce quâil faudrait rendre et comprendre
et que je martèle creuse ou caresse
et le secours des rimes comme moyens du bord
tous les enfants vivants et les malades morts
mais surtout les vivants encore dans les embarcations
et ceux pour qui la vie est à coucher dehors
tous ceux qui sont à la périphérie, alors
quâil faut bien sâoccuper de notre cÅur
lui souffler des paroles, lui rappeler son rôle
et faire ses exercices de respiration
et comme on dit conduire sa barque
avec rames et écopes eau potable et crampons.
Et ces moyens, ils ne sont pas médiocres
ils sont poussés à des extrémités vers le port
son opportunité aux maisons ocres.

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Lâerrance

Lâerrance est ma tonalité.  Depuis toujours.  Pour toujours ?  Il semble bien, puisque sâétant imposée à moi, elle est devenue, par destinée, mon plaisir, ma musique.  Je me trouve engagé (et non condamné, jâespère) à lâerrance.  Aurai-je la suffisance de vouloir définir lâerrance ?


1. Elle nâest pas toute la musique mais elle en est le caractère essentiel.  Elle sâimpose dès les débuts et elle reste quand on a tout oublié.

2. Câest lâengagement.  Lâengagement qui dure.

3. Le rythme est un « sous-produit » de la tonalité.  Il en est le produit le plus perceptible, le plus repérable, préhensible.

4. La tonalité est sensible mais on ne sait comment.  Une enveloppe et un mouvement.

5. Un climat ? Oui, câest ça --- mais non comme lâon parle habituellement, ou savamment, du « climat ».

6. Un destin.

7. Les événements biographiques y sont probablement déterminants, mais il y a « autre chose », il y a une adhésion à ce qui vient dâavant, fondamentalement, et qui fait perspective (plus quâavenir).

8. Jâai épousé lâerrance, elle est autre et je mây sens chez moi.

9. Elle mâemporte, elle me décide.

10. Même le mot, errrr, et hance, sonne porteur de prophéties sinistres, telluriques, magiques, merveilleuses.

11. Des puissances diaphanes, des menaces, les désirs.

12. Le plaisir inéluctable de ne point être sédentaire mais « free lance »â¦

13. Lâépure charnelle des amours les plus violentes.

14. Un rêve fréquent : jâaborde une île dont je reconnais et ne reconnais pas les paysages,
     leur réalité je lâai déjà vue en rêve.

15. Semblablement pour le rythme de lâécrit : jâécoute ma ligne. Je cherche la frappe heureuse, jâentends les battements et roulements des syllabes, jâéprouve la puissance et lâexactitude.
Jâaccueille le franchissement des habitudes de pensée et dâexpression, jâhonore même les clichés quand ils traduisent une part de vérité commune. Je me rapproche de la sensation, parfois se présente une coïncidence.

16. Mais le rythme, aussi naturel soit-il, aussi en accord avec sa jouissance soit-il, et son éclairement, sâinscrit dans un sentiment plus large dâerrance qui est « mon rythme », ma nature, ou celle qui mâappelle (la tonalité générale de moi précisément).
Dira-t-on : « lâesprit dans lequel... » ?

17. Lâerrance, ce nâest point être perdu, câest avancer avec le sentiment que lâon passe et ne tient pas définitivement la place.

18. Je ne peux rester en place.

19. La fugue stricte cependant est une forme.

20. Jâai vu les hommes informels et les cliques et les clans.  Rien ne mâa convaincu.

21. « Lâérince », câest ainsi que prononçaient les paysans farouches.

22. Rincé dâune pluie diluvienne, brûlé dâun soleil caillouteux.

23. Une basse continue est notée mais je dois encore du chant inventer lâalphabet.

24. Jacques Lacan : « Les non-dupes errent. »

25. Adulte, mon père fut un sédentaire --- mais adolescent ?  Comment était mon père adolescent ?

26. Et les errants hors rang traînent toujours
     Des histoires de famille mais ils nâen font
     Pas des romans car ce sont des orants

27. Il faut dire que les poètes ont été trop ambitieux : vouloir sortir du rang ! Ou pas assez.

28. Je lève ma coupe : Santé !  Désir de lever les voiles.

29. Lâerrance des îles heureuses.  Lâembarcation sur son erre.

30. Et cependant, vu à Londres, le petit lutrin.  Haendel passait des heures penché sur lui.

31. Je chante lâélan, le soulèvement.  Je ne me laisse pas encombrer de galets dans la bouche, ne me laisse pas glisser à lâornière.

32. Qui a parcouru de longues distances à pied, ses stances sont différentes.

33. Un errant dâenvergure, T. E. Lawrence, qui se fiait à lâinstinct : « Lâéclair instinctifâ¦le plongeon fulgurant du martin-pêcheur dans lâétang. »


Claude Minière, deux poèmes inédits, 2021 et 2020.


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