Aller au contenu

Photo

(Note de lecture), Emily Dickinson, Cent dix-sept poèmes, traduction de Philippe Denis, par Christiane Dupouy


  • Veuillez vous connecter pour répondre
Aucune réponse à ce sujet

#1 tim

tim

    Administrateur

  • Administrateur principal
  • PipPipPipPip
  • 5 596 messages

Posté 08 janvier 2021 - 10:16



6a00d8345238fe69e2026bdeb41d13200c-100wiTrès tôt Philippe Denis, conjointement à son activité de poète a associé celle de traducteur, essentiellement de Dickinson. Son premier livre de traduction exclusivement consacré à cette auteure date de 1983, au Voleur de Talan. En 1986, il publie à La Dogana en édition bilingue Emily Dickinson, Quarante-sept poèmes, auquel fera écho bien plus tard le présent ouvrage, unilingue, toujours à La Dogana, avec le nom dâEmily Dickinson et le nombre de poèmes, Cent dix-sept, avec la précision « traduits de lâaméricain » - et non simplement « de lâanglais » comme dans le premier opus- par Philippe Denis. Entre temps il y aura eu la version unilingue de Vingt poèmes dâEmily Dickinson dans Divertimenti, en 1991 au Mercure de France, et enfin en 2013 un recueil bilingue En poussière honorée à La ligne dâombre (Portugal). Il est aisé de se repérer même dans les éditions unilingues, car Philippe Denis donne les références des poèmes dans lâédition canonique de Thomas H. Johnson. Dans La Dogana de 2020, elles sont discrètement indiquées dans la table des matières, ce qui fait que quand on lit le livre on a le sentiment dâêtre dans un recueil de Philippe Denis et non dâEmily Dickinson. La traduction dans laquelle il avait découvert Emily dans lâédition bilingue dâAubier-Flammarion (1970) était médiocre, en particulier en raison de la suppression par Guy-Jean Forgue des tirets et des majuscules internes. Or voilà que dans son dernier volume de traductions, câest au tour de Philippe Denis de faire disparaître les majuscules, pour des raisons poétiques [ ?] et non scientifiques. Tel est ce quâil nous confiait dans un courriel du 30 novembre 2020 : « [â¦] avez-vous un jour entendu Horowitz jouer les Tableaux dâune exposition, il les joue un octave plus haut. Qui le lui reprocherait ? Pas moi⦠Ça a une autre allure que lâorchestration de Ravel. » Philippe Denis poursuit sa justification en sâexclamant : « Et puis ces majuscules pour moi, non spécialiste iconoclaste sur les bords eh bien elles mâagaçaient. Et je ne suis pas le premier ! » ⦠Question de sensibilité : pour nous, majuscules et tirets font partie de la marque de fabrique dâEmily. Lui reprocher ses majuscules, câest reprendre les vieilles critiques du XIXe siècle, selon lesquelles elle ne savait pas écrire. Le volume de La Dogana sâouvre sur la reprise dâun texte majeur sur la relation de Denis à Dickinson, lettres adressées à Michel Deguy, parues initialement dans la revue Po&sie en 1987, et déjà republiées â câest dire leur importance â dans Divertimenti en 1991. Denis y expliquait sa manière de traduire, en trois temps, traduction littérale, oubli provisoire de lâoriginal, et enfin confrontation entre ce quâil avait élaboré et lâoriginal. En écho, achevant le volume, on trouve la postface de Florian Rodari consacrée à la relation de Denis à Dickinson. Il nâest pas neutre quâil sâagisse là de deux poètes, dâoù résulte une Åuvre qui est plus quâune simple traduction, passerelle entre Denis et Dickinson. Philippe Denis respecte toujours lâordre de lâédition de de Thomas H. Johnson, qui avait classé les textes dâEmily, mais bien sûr il sâagit là dâun choix, dicté par la proximité entre les deux Åuvres. Philippe Denis prend le parti de la beauté, rejoignant par-delà la pseudo-infidélité la vérité dâEmily. Il nâest que de regarder le premier poème â et cela vaut pour tous les autres. Il eût été inélégant de conserver en français lâanaphore « should » - la marque de lâhypothèse â qui revient sept fois en anglais, sans que cela soit aucunement pesant. Denis choisit de lâindiquer au premier et au dernier vers â et câest très bien ainsi : « Si je devais mourir / [â¦] Si les oiseaux devaient se hâter de faire leur nid [â¦]. »  Dâun volume à lâautre, certains poèmes sont repris, parfois légèrement modifiés. Câest le cas surtout des quatrains ; ainsi dans celui qui donne son titre à la plaquette En poussière honorée, « outragé » (« chastened ») devient « penaud » dans La Dogana de 2020 (p. 100). On peut gagner en fidélité : par exemple le troisième vers de « Lèvre mortelle », « of a delivered syllabe », traduit à lâéconomie par « Dâune syllabe » dans La ligne dâombre, retrouve son intégrité dans La Dogana : « Dâune syllabe à peine proférée » (p. 107).  Mais la traduction initiale peut tout aussi bien être conservée, comme câest le cas pour le poème de la page 121 de La Dogana. On peut donc lire en toute confiance la traduction de Philippe Denis, à la réserve près du problème des majusculesâ¦

Christine Dupouy

Emily Dickinson, Cent dix-sept poèmes, traduits de lâaméricain par Philippe Denis, La Dogana, Genève 2020, 152 p., 25 euros.



            Lâeau est révélée par la soif â
            La terre â par les océans franchis â
            La joie â par les affres â
            La paix â par les récits de batailles â
            Lâamour â par la tombe fraîche â
            Les oiseaux â par la neige. (p. 27)

            *

            Entre ses pattes imperceptibles
            Lâaraignée tient une pelote dâargent â
            Et tout en esquissant un pas de danse
            Elle dévide son fil nacré â

            Du néant au néant courait la navette â
            Activité arachnéenne â
            Qui supplante en un rien de de temps â
            Lâart de nos tapisseries â

            Une heure pour porter à la perfection
            Ses continents de lumière â
            Puis â ses frontières délaissées â
            Ondoyer au bout du balai de la ménagère â (p. 59)

            *

            La moindre abeille qui brasse une goutte de miel
            Amplifie lâété â
            Fière que son labeur modeste ajoute
            A la masse ambrée. (p. 64)

            *

            Une mer calme léchait les murs de la maison
            Une mer dâun temps estival
            Et lâesquif magique sâélevait et plongeait
            Voguait à vue â
            Lâofficier de bord était un papillon
            Le timonier une abeille
            Et lâunivers entier
            Etait en grand arroi â (p. 98)

            *

            Heureux le petit caillou
            A lâaventure sur la route,
            Insouciant des carrières
            Ignorant les contraintes â
            Son habit de brun élémentaire
            Lâunivers lâendosse au passage,
            Et libre comme le soleil
            Il sâassocie ou brille seul,
            Accomplissant en toute simplicité
            Un décret absolu â (p. 111)


tDNpqASIg0U

Voir l'article complet