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(Note de lecture), Nicolas Pesquès, La face nord de Juliau. Dix-sept, Dix-huit, par Michaël Bishop


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Posté 11 janvier 2021 - 09:53


6a00d8345238fe69e20263e9878848200b-100wiTout dâabord, un beau livre. Notes, pages de carnet, citations de toutes sortes, réflexions centrées sur les rapports du poète au réel, sur le langage dans ses rapports aux choses de la terre, lâacte de regarder, de voir, sur lâacte même dâécrire, de lire, sur le désir, sur lâexpérience intérieure et âlâexpérience extérieureâ. La prose impose ici ses manières, mettant de côté les ressources du mètre, des rimes, de lâagencement des sonorités, de cet âobscurâ, si souvent métaphorisé, dont parle Char et qui sâinfiltre presque fatalement dans le poétique depuis Rimbaud et Mallarmé. Bref, nous sommes loin de Dans le leurre du seuil dâYves Bonnefoy, loin du lyrisme souvent si finement mathématisé et âblasonnéâ, de Gérard Titus-Carmel, loin des quanta comme des sonnets dâEugène Guillevic ou des riches compactages de Bernard Noël, loin de cette âillisibilitéâ que prônait Dupin et que Fourcade pousse souvent à de nouvelles et revigorantes limites.

Mais le poème, on le sait, nâexiste jamais, malgré parfois les apparences, pour contraindre : il installe liberté, ouverture, possible, infini, nâobéissant par principe à nulle orthodoxie absolue. Ce long poème quâest La face nord de Juliau qui sâétend sur deux années de méditation inscriptrice ne dépend pas dâune forme telle quâon la conçoit conventionnellement. Certes, il offre ses rythmes énonciatifs, ses variations phrastiques, ses ellipses, ses ruptures et ses reprises, ses modes de continuité, dâinsistance, dâobsédant approfondissement, éléments que nous sommes libres de quantifier si le cÅur nous en dit. Mais il y a dâautres angles sous lesquels on peut concevoir la notion et lâacte de la forme. Dans un brillant essai âcerisyenâ consacré à lâÅuvre de Dominique Fourcade Henri Scepi écrit : âPrise dans lâimmanence, lovée au cÅur des choses et des êtres, la forme est ce qui est censé se dresser, se dégager des circonstances et des situations de lâexistence. Elle est vouée à apparaître dans le poème [mais loin] des esthétiques de lâanalogie et de la transpositionâ. Certes, Pesquès nâest pas Fourcade; La face nord de Juliau est loin de Xbo ou laisses. Mais son long poème surgit, passionnel, obsessif, obéissant à ce que Scepi appelle âlâinchoativité spécifique du geste poétiqueâ, travail comparable à celui de lâartiste de Lascaux, cher à Fourcade, dâailleurs, face à sa paroi-page, déployant, écrivant-réécrivant, inlassablement, implacablement, le poème dâun désir voyant-aveuglant logé au sein dâune energeia excédant tous les signes de son inscription.

âLâincessante origineâ dont parle Nicolas Pesquès, site de lâinnombrable, âespace ayant été plus sa surpriseâ, voici ce qui provoque ce double désir, dâéchange, de symbiose, de simple caresse de ce qui est là, donné, dâun côté, âdésir dâécritureâ, de lâautre, âvers la nudité et vers sa fabricationâ, ajoute-t-il. Fondé par un instinct dâappartenance, dâinterpénétration, dâunité, le poème reste hanté par le sentiment dâune délusion que vit lâacte dâécrire, rétablissant distance, confirmation de âlâautrementâ du réel, de son noli me tangere, là où, simultanément, une proximité presque palpable semblait faisable. âSeul le flux est souverainâ, lit-on plus loin, âseules ses traversées nous importentâ : le poème sâavère mouvement, rythme, inaboutissement, sans rien âbouclerâ, sans enfermer âtous ces moi dans une possibilité dâhistoireâ, sans âsujetâ même, et ainsi sans aucune possibilité de clôture, de sens réducteur, de limite. Le sentiment reste central de la vastitude de ce qui se passe, ontologiquement, au sein de lâexpérience dâêtre-au-monde. Pesquès cite Novalis qui souligne à quel point âtout parle dans des langues infiniesâ lorsquâon a lâaudace dâécouter le murmure, le cri, le tumulte et le silence de ce qui ne cesse de surgir, de sâoriginer. Mais écrire poétiquement oblige à relever le défi de cet âimpossibleâ qui, précisément, âdoit être partagéâ. Regarder la face nord de Juliau, le voir, sâavère pris dans un prolongement indéfiniment multiplié de son geste, pris également dans ce qui, dit Pesquès, âdemeure une stricte histoire de langageâ, la connaissance étant toujours âune affaire de grammaireâ ajoute-t-il citant le poème de Rimbaud â connaissance qui, quoique comprise comme âillusionâ, reste pourtant une illusion âau sens de bienfaisanceâ. Câest ainsi, dirait-on, que lâélégiaque du poème devient synonyme de âconsolation artificielle. / Dans lâépreuve du que ça, que çaâ. Et je pense ici à Jean-Paul Michel qui insistera toujours sur la haute pertinence et même le devoir à assumer des âeffets dâartâ face à lâénigme de tout ce qui est, Pesquès lui-même parlant des âeffets de collineâ et du âdésir de ces effetsâ.

Le recueil finit par un aveu, dâune immense expérience qui semble, dirais-je, confirmer quelque part ce que lâon peut considérer comme la fragilité, la relativité â je ne dis pas lâinutilité, le manque de pertinence, car nous sommes des êtres curieux, heureusement et splendidement inquisitifs (La face nord en est lâéclatante preuve)  â de nos doutes, nos craintes, nos anxiétés dans nos rapports à la fois à lâexistence brute et à notre inscription de notre expérience de cette existence. Cette âexpérience extérieureâ â à la fois très personnelle et, pourtant, comparable à dâautres expériences évoquées par dâautres auteurs â Nicolas Pesquès la distingue de notre conception habituelle dâune expérience du monde et de âlâexpérience intérieureâ dont nous parle Bataille. Elle est, dit-il âle sentiment que tant de choses et de gens, tant de vies croisées, simplement résultent et passentâ. Câest âcomme un miracle normal â à sa placeâ, simultanément inattendu et justifié, souligne-t-il, sans âaucun coefficient esthétique ou moralâ, se passant de langage, un moment où âle dehors cesse dâêtre intraduisible [et] devient une incompréhension lue par tous les sens soudainement aux aguetsâ. Le désir ne joue pas de rôle ici, mais le moment âprovoque une ivresse profonde et passagère dâune grande clartéâ où la mort semble parfaitement intégrée à la vie qui sâoffre comme âadmirableâ. Au cÅur de âlâorganicitéâ du monde tel que senti, Pesquès éprouve une âporosité générale qui désidentifieâ, ce qui, tout en paraissant effacer ânos conceptions de lâintimeâ, autoriserait un sentiment dâamour en quelque sorte, dirais-je, transcendant dans ce âmonde de liensâ.
On trouvera chez Bonnefoy, chez Jaccottet, chez Sallenave, chez dâautres poètes encore, et, bien sûr, dans les écrits de médiums et de voyants de toutes les langues, des pages comparables. Comme écrit Nicolas Pesquès lui-même, lâexpérience fugace, intouchable de lâintraduisible, de lâimpossiblement dicible, voilà précisément âce que travaille la poésieâ.

Michaël Bishop

Nicolas Pesquès, La face nord de Juliau. Dix-sept, Dix-huit, Flammarion, 2020, 198 pages, 18â¬




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