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(Note de lecture), Collectif Je transporte des explosifs on les appelle des mots, par Eric Darsan


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Posté 03 février 2021 - 09:35



6a00d8345238fe69e20263e98d541b200b-100wiSous-titré poésie et féminismes aux États-Unis, précédé dâun préambule dâAudre Lorde qui interroge leurs rapports aux États-Unis et en France et dâun essai de Jan Clausen, Je transporte des explosifs on les appelle des mots est une anthologie bilingue présentant lâÅuvre de «â24 poétesses féministes étatsuniennesâ».

Dans Un mouvement de poétesses : pensées sur la poésie et le féminisme, Jan Clausen évoque le rôle catalyseur et libérateur de la poésie féministe au sein du mouvement et de la société à travers sa tradition, ses conditions matérielles, et sa portée spécifiques. Du Réveil à Lâalternative du séparatisme culturel jusquâà ses Présupposés, elle montre combien, en échappant à la perspective binaire du divertissement et du slogan, à lâautocensure, ses Possibilités poétiques dépassent le cadre strict préalablement délimité.

Dont acte, avec lâanthologie qui suit et constitue la majeure partie du recueil. Publié dans la collection Sorcières de Cambourakis, traduit de lâanglais (États-Unis) par Oliv Zuretti, Meghan McNealy, Charlotte Blanchard, Gerty Dambury et le Collectif Cases Rebelles, intitulé Nous nâétions pas censées survivre (en hommage à Litanie pour la survie dâAudre Lorde), ce recueil réunit 34 poèmes incontournables, « taillés dans le roc des expériences de nos vies quotidiennes » dâune façon si magistrale quâun seul suffirait à justifier ce ouvrage et à dynamiter tout lâédifice patriarcal par sa charge poétique et réelle.

« Eh bien, je meurs, étouffée ce soir par cette désespérance
par ce poids mort de devoir lutter même avec
ces rares hommes que jâaime et dont je me soucie moins chaque jour où ils me tuent. 
Comprenez-vous ? Je meurs. Je deviens folle.
Vraiment. Pas de métaphore poétique.
Jâai des visions de minces filets arc-en-ciel
comme des toiles dâaraignées partout sur ma peau. »
(Monstre, Robin Morgan, p.93)

Entre tous il y a ce cri du Monstre de Robin Morgan, qui parvient avec une clarté rare à démont®er toute lâétendue de lâoppression. Le poème flottant, non numéroté, dâAdrienne Rich (« quoiquâil arrive, il y a ça »). Les restes dâAssata Shakur, qui rappelle certains titres traduits par Sika Fakambi pour Corp/us, où revient à la fin de chaque strophe cette question qui nâa rien de rhétorique : «âquâest-ce quâil reste ?â» Un bon exemple, de June Jordan, qui (d)énonce la terrifiante réalité du viol subi, rendu dans le Pouvoir dâAudre Lorde qui use de cette « abolition du surmoi » (que jâévoquais au sujet de Monique Wittig en reprenant ses mots) comme dâ« une arme (une méthode) précise pour sâattaquer à lâidéologie ».

« et tandis que je la battrai à lui faire perdre connaissance et
mettrai le feu à son lit
un chÅur grec chantera sur un rythme de ¾
âPauvre chose. Elle nâa jamais blessé une seule âme. Ce sont
Vraiment des bêtes.â »
(Pouvoir, Audre Lorde, p.123)

À travers tous et toutes (parmi lesquelles de nombreuses activistes), il y a la misogynie, le racisme, la violence qui perdurent, quâelles endurent. Le silence et les cris, lâécrit quand tout cela se (dé)lie. La révolte sous-jacente, surgissante, le courage et le désir. La liberté, le corps â physique, social, lesbien. Les blessures les césures les scissions. Lâintersectionnalité des luttes, incomprise. Le combat mené, dénigré par celles ou ceux qui nâen mènent aucun. Le regard féminin, jugé réducteur par ceux qui jugent, sous des prétextes universalistes, que lâautorité masculine doit lâemporter. La nécessité et le mérite quâil y a à traduire tout cela, et le sens et le son (Donât Call Me Sir Call Me Strong / Ne mâappelez pas monsieur appelez-moi puissante, Kitty Tsui), rendus dâautant plus appréciables par cette édition bilingue en français et En bon anglais.

« Nous écrivons des poèmes dans nos essais
Et des essais dans nos poèmes.
Nous ne confondons pas la forme et le contenu.
Nous les fondons, voyez le fil de soie et le cordon qui sâentremêlent. »
(En bon anglais, Nellie Wong, p. 169)

Subjective et choisie, au même titre que les titres de cette anthologie, cette note nâoffre quâun aperçu de la richesse et de la cohérence de ce très beau recueil (complété par un index et des notices bio-bibliographiques) qui invite à aller plus loin, tire son nom du poème Scène au hijab, n° 7 de Mohja Kahf et se termine par le Chant de combat de Zâétoile Imma qui conclut : « et ce poème nâest pas un attentat suicide parce que la vérité ne peut jamais mourir. »

Eric Darsan

Collectif, Je transporte des explosifs on les appelle des mots, Sorcières, Cambourakis, 2019, 208 p., 22â¬



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