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(Note de lecture), Nicolas Pesquès, La Face nord de Juliau, dix-sept, dix-huit, par Isabelle Baladine Howald


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Posté 15 février 2021 - 09:54

 

Juliau, corps de colline

À Cédric Demangeot

 

6a00d8345238fe69e2027880156a01200d-100wiParfois je tarde.
Je souhaite faire partager ma lecture, pourtant jâhésite, je lanterne comme on dit (merveilleuse expressionâ¦), jâatermoie, ne me sentant pas à la hauteur.
Je suis intimidée, attirée, presque repoussée, fascinée par une grande Åuvre.
Et puis jâai appris la mort de Cédric Demangeot, dont jâaimais beaucoup le travail.
Alors je mây remets, parce que tout ne peut pas attendre, surtout pas le jaune dâune colline.
« La colline est devant et il faut y aller avec ça, qui nâest pas quâun vocable. » Plus loin, le « Peut-on y aller comme ça, et quâau bout de ça, face au tas, une colline ? »
Jâai un grand faible pour les poètes qui « y » vont.

Nicolas Pesquès publie le volume dix-sept et dix-huit de La face nord de Juliau chez Flammarion.
Voir, lire et vivre sont stridulants, ainsi lâobsession de Juliau, la colline ardéchoise qui Åuvre en Nicolas Pesquès depuis 40 ans. 
Au cÅur de ce volume plus encore quâavant, trois éléments principaux me semble-t-il :
   - « lâex ex », lâexpérience extérieure (bien entendu, la référence va à Bataille, comme un retournement de lâexpérience intérieure de celui-ci, câest-à-dire « venue du dehors ».
   - Lâexpérience de la lecture : « Lu : vu de lecture. En sorte que cela demeure une stricte histoire de langage, quand bien même ce qui est là en serait dénué ». Aporie immédiate et à peu près insoluble, ce qui nâempêche pas quâil faille « y »  aller voir. Câest en effet la ligne  de lâéquilibre/déséquilibre du livre, du côté du lecteur également : « Peut-on lire la même chose  que ce qui a été écrit ? ».
Certainement jamais, quelle chance ! Mais du coup comment ai-je lu ce livre ? Pas comme il a été écrit, pas comme dâautres (je pense à Gilles Jallet sur Sitaudis), et pas comme moi-même dans quelques mois.
   - « Lâemploi dâun sens par les autres », ce qui peut signifier aussi bien par la vision, le toucher etc. que par le sens dâun mot, dâune phrase, dâun récit, dâun ressenti ou une direction, le sens qui ferait signe : « la colline en abscisse, la langue qui gradue. Je ne recommence pas. Je relance à tout instant. » La sensation, la réflexion toujours, concomitante, contraire, fatigante aussi, source dâangoisse, « sueurs dâeffroi ».

Mélange de poèmes et de prose réflexive sur le travail de la colline, le centre reste le jaune, « la plus profonde tessiture », soit j, une sorte de je opaque, quâessaie de comprendre Nicolas Pesquès, tour à tour amoureux de cette colline femme, cette colline dont il finit par se demander si elle nâest pas fictive, cette colline autour de laquelle tourne, se heurte, se défait et tente malgré tout de chanter, le langage. Celui-ci est au moins double, « écrire ça, ce déclaratif, cet étouffement, cet élancement », nécessite des passages constants entre le corps et lâesprit mais aussi un affrontement avec le seul langage, on y retrouve une vieille préoccupation hölderlinienne, « persuadé quâil est possible dâeffondrer la diction sans détruire la langue. », mais cette diction est toutefois ce qui nous resteâ¦
« Ce à partir de quoi le langage ne peut que reculer », câest aussi le négatif au travail, à savoir Ecre (écrire) qui est reparu, toujours partagé avec ne pas : « ce que je voudrais, avoir pu ne pas lâécrire ⦠quelque chose dâinfaisable et qui le reste non pas le contraire dâune ébriété mais dâun serrage, un accident bloqué, le contraire dâune gratuité ». Serrage oui, constance de la sobriété, maintien à tout prix de lâaporie. Pas de flou, « lâabîme à chaque genêt de lâextrême proximité et du blessant de lâexactitude. » Pas question de fuir devant ce quâil faut tenir à bout de bras, ce j, ce jaune, ce langage : « il nây a que comme ça quâon peut ne pas sâen sortir », et il nây a rien là qui ne soit pas aussi de la joie, de la sensualité de vivre, « câest le bonheur qui mâa brisé », câest la sobriété qui est au fond exactement la même chose que lâivresse, simplement son verso, serrer au lieu de déborder, comme un jeu du foulard de la poésie.
Nicolas Pesquès renversant le slogan politique (venu de Rimbaud mais récupéré), la tâche de la poésie a changé.
« Croire quâon va pouvoir résoudre les problèmes réels grâce au langage. « Changer la vie ».
Toutes les promesses de vie changées en programmes économiques ou spirituels, sur terre et au ciel.
Et (ce qui) qui ne peut pas croire que le langage puisse faire ça, quâil faille donc travailler avec cette incapacité et que câest là toute notre tâche. ».
Et « changer sa vie » est déjà pas mal.

Jaune est aussi la couleur-peinture. Nicolas Pesquès a publié cette année Sans peinture à lâAtelier contemporain, écrit les empâtements, les tons, les couches, ceux des peintres quand ils nâen finissent plus. « Pourquoi le jeu des couleurs a-t-il toujours été dâune telle puissance sur moi, sur mes yeux ? » Le jaune de Nicolas Pesquès fait penser au jaune de Rothko dans ces tableaux si concentrés de couleur. « Alors les jâ flambent sur la colline », il faut plonger sous la colline, gratter dans le noir, et « sortir par le bas ».
De quoi sâagit-il ? Il y a : « du jaune à faire », on ne peut mieux dire, là sont les mains et les gestes autant que les yeux et les pensées, faire câest la poésie, poïen, faire. Au fond, rien dâautre. Il y a du combat, il y a du physique, des épaules, des mains, du ventre et des muscles pour sâoccuper de Juliau.
Le travail, sur quarante ans, a évolué, « en fait, je ne souhaite plus lâexistence du hors langue mais quâil transpire de la parole, de lâécriture, quâil en soit la suite et le tourment. Venu du corps »
La face nord de Juliau depuis toujours est un livre tenté par ces deux contraires : lâabstraction (Juliau pourrait être la recherche dâun concept) et la sensualité (Colline est aussi un nom de femme). Dâautant plus quâon est toujours dans la question de la fiction possible. Et si Juliau était une colline fictive est une question à laquelle on ne croit pas mais qui poserait le problème tout autrement, ce qui est aussi une interrogation abyssale.

Revenons aux deux expériences extérieures, les « ex ex », « lâune vise la colline et convoque lâécriture. Elle souhaite le monde. Elle est un corps â le mien, sans moi â en proie au dehors. ⦠Elle est lâexpérience de la vie dans la langue. ». « Ex ex voudrait simplement remettre les choses dâoù elles viennent quand le corps se charge de les emporter ». Suivent quelques pages que je ne citerai volontairement pas, juste pour laisser la fulgurance et la beauté du déploiement intactes à votre expérience de lecture.
La seconde expérience intérieure, « un moment dâextrême lucidité : une sensation accompagnée de sa conscience ».
Lâété dernier, un petit garçon de cinq ans mâa demandé « câest quoi être conscient ? ». Surprise par la question car je vaquais sans conscience à mes occupations mais me devant dây répondre, je répondis : « câest de sentir ce que tu fais au moment où tu le fais ».
Câest, autrement dit : « Sortir tout court, câest lâex ex. La meilleur façon de quitter lâaporie est de sortir se promener. »

En tant que lecteur infini des autres (La face nord de Juliau est tout entier éclaboussé de livres), Nicolas Pesquès écrit : « Parfois, ce que je lis frappe si près du cÅur que je dois rendre le coup ».
Câest aussi ainsi que lâon écrit, écrire coup pour coup :
« je me demandais quel jaune ce serait de vous parler comme ça.  ⦠Amour dont le nom restera colline ».

Isabelle Baladine Howald

Nicolas Pesquès, La face nord de Juliau  dix-sept, dix-huit, Flammarion, 2020, 189 p., 18â¬


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