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(Note de lecture), Etienne Faure, Et puis prendre l'air, par Philippe Fumery


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Posté 15 février 2021 - 09:33



6a00d8345238fe69e20263e9903921200b-100wi« Et puis prendre lâair », câest la proposition que nous offre Étienne Faure dans son nouveau recueil de poèmes en prose, dont câest le titre.
Dans la capitale, cela commence au milieu des passants â qui gardent leur part de familiarité ou de mystère. Le chaland se retrouve dans un parc ou dans une rue qui « passe à peu près dans lâancien bras où coulait la Seine ». Les passants fument ou cassent la croûte, sans se soucier de prendre lâair, la pause expédiée avant le retour au travail.
Cela comporte une halte sur un de ces bancs, proches ou distants â qui gardent leur part de branche ou dâarbre, leurs nÅuds sous la peinture. Le promeneur se retrouve au milieu de personnages sans lieu fixe, qui possèdent pour seul bagage un gros sac fourre-tout, et dont la seule occupation consiste justement à prendre lâair.
Dâautres prennent un air inspiré, répètent leur texte parmi les spectateurs improvisés : ce sont des acteurs qui travaillent en plein air la voix et la respiration. Des bancs aux planches, il nây a quâun pas. Des joueurs dâéchecs, un vieux sage sâexprimant en wolof ou en bambara, comme dans une « agora ». Car « tout ce qui se dit alors sur un banc passe au domaine public », 33.
La pause pour respirer est une thérapie, « une rééducation par le banc », ne serait-ce que pour se démarquer de tous « ceux qui zappent, sans cesse fuient lâinstant », 30. Ne serait-ce encore que pour oublier ce quâil y a avant le « et puis », le fastidieux.

Sortir prendre lâair dans Paris, pour Étienne Faure, câest faire ressortir des bruits anciens, surtout dans le silence de lâété, disparus avec les chevaux et les fiacres. Câest vouloir retrouver un florilège dâexpressions de la rue ou dâinvectives, se laisser surprendre par le cri des corbeaux qui « résonne comme des pierres sèches », 14.
Étienne Faure aime à voisiner avec ce « devoir de mémoire », qui est davantage un jeu sans fin, un travail de « rembobinage » pour ceux qui ont connu avec bonheur la pellicule et les négatifs. Il remonte dans les rues où « volent les mots dâune langue ancienne », 14 ; et lâenvie lui prend de réaliser « un livre rien quâavec les phrases disparues de Paris », 13.

Parfois, prendre lâair câest sâengager dans de belles échappées. Câest « rejoindre le littoral, plein nord » ; prendre le large avec « pignon sur mer », 44 ; ou se hasarder dans la fraîcheur et lâombre dâun cloître ancien. Tenter de belles envolées, et câest proprement prendre les airs, sauter dans lâavion pour se poser sur un « caillou », et se retrouver « tête en bas », titre de son précédent recueil. On voyage « aux coins du globe », quitte à « suffoquer » dans la chaleur. On saute les saisons, lâautomne fait une parenthèse. Alors, comme lorsque le mensonge est dévoilé, avec le décalage du retour, le nez sâallonge, « lâautomne allongeant les ombres ment », 43.

Et puis, prendre lâair, dans les trois derniers chapitres, câest retrouver « la vie bon train », autre titre dâun recueil de 2013 : proses de gares, dâhôtels, de stations balnéaires, de greniers pleins de souvenirs. Étienne Faure se retrouve dans son élément : « La ville à visiter recèle malgré elle des lieux communs et inconnus », 82. De quoi faire le plein de souvenirs, « câest bon enfant les souvenirs », 97.

Le lecteur a sans doute croisé un soir sur un quai de gare cet auteur alerte, observateur malicieux, jamais avare de bons mots, homme sensible et attentif aux autres. Il aime saisir les détails dans leur diversité, et tout autant embrasser la scène entière : « Vue dâen haut (la falaise, le rocher, la terrasse) la jeunesse immergée dans lâeau et qui nage semble loin », 99. Puis la restituer en fermant les yeux, tel le « je me souviens » de Georges Perec, discrètement évoqué. « Persévérance des dires », devise lâauteur, 106. Les mots lui parlent, la rouerie, le fléau ou le vasistas : « on dirait du Follain tiré dâun texte calme en plein été », 114. On ne sâétonnera pas de croiser dâautres auteurs, ici André Hardellet ou Armen Lubin. Étienne Faure argue que « la généalogie vient dâen bas », 121.

Cette poésie, celle dâÉtienne Faure et de ses pairs, celle qui flâne dans les rues, les gares ou les parcs, ne sommeille pas dans des lieux clos qui sentent « le renfermé ». Elle nâest pas figée dans « les bouquins demeurés trop longtemps sans main ni Åil pour ouvrir dans la pile, dans la tranche, déplier les mots â quâils parlent (â¦) reprennent leur respiration, redéploient leur texture pulmonaire⦠», 114. Elle respire et nous allège.

Philippe Fumery

Étienne Faure, Et puis prendre lâair, Gallimard, novembre 2020, 127 pages, 14,50 euros.


Extrait, pages 23 et 24.

La rue passe à peu près dans lâancien bras où coulait la Seine, en contrebas des premiers reliefs du onzième. Y devaient séjourner des bancs de sable au bord du lit méandreux, là même où je me tiens assis avec des collègues de planche. Câest ici quâon prend le soleil aisément, la rue conservant la mémoire de la rive. On y accoste invariablement le voisin, la voisine, pour lui demander lâheure, du feu, un conseil, un brin de voix humaine.

La vie sur les planches nâest pas un mot usurpé dans le square où les acteurs aspirants viennent se donner la réplique à lâair libre, se donner en spectacle au milieu dâêtres seuls, détachés de tout et qui forment en silence une salle clairsemée. CÅur dâaprès-midi. Chacun écoute, isolé, côté jardin. Et nul crépitement des mains pour applaudir la vie prématurée des mots qui sâenvolent avant dâatteindre leur but. Le vrai parterre, ici, ce sont les fleurs.

Usant dâun carnet tête-bêche pour écrire, le remplir à lâendroit de ceci, à lâenvers de cela, il sait quâun jour les deux gageures, vers et prose qui progressent, vont se rencontrer, former un front redouté. Lâune gagne du terrain â elle en est presque à la moitié du calepin â, quand lâautre ne hâte pas le pas. Piétine, même, tant lâavancée est mesurée. Prose et poème⦠Ainsi font les bavards du banc aux côtés des taciturnes â ou des résolument silencieux. Tempos et blancs.



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