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(Note de lecture), James Sacré, Quel tissu se déchire ?, par Jacques Morin


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Posté 08 mars 2021 - 10:34



6a00d8345238fe69e2026bdec27c23200c-100wi« Quel tissu se déchire ? » est la troisième partie dâun livre de James Sacré entièrement consacré à la mémoire du père. Pour reprendre le titre des deux précédentes : « Portrait du père en travers du temps » (titre initial de la première partie, qui deviendra de fait celui de la trilogie) et « Un effacement continué » qui serait le plus exact pour cerner cet ensemble, clairement chronologique, écrit entre 2001 et 2020. Autre caractéristique de ce volume : la plupart des poèmes possèdent deux dates dâécriture, preuve de lâattention portée par lâauteur à chaque page relue et remaniée, nâinsinue-t-il pas lui-même :

Remettre un peu de couleur à un poème dâune autre année ?

La première partie, qui court jusquâen 2007, la plus courte, est sans doute la plus proche du rapport paternel. Peut-être parce quâil y est question de langue, et que le patois du père est au fond un facteur formidable de filiation lorsque le fils a élu la poésie au cÅur de sa vie. Et tout ce quâil a pu transmettre de la terre, de son travail de paysan, de ses gestes dâartisan, de ses expressions dâhomme, de son regard que lâauteur réussit à rassembler dans cette image au raccourci sidérant :

Maintenant que tout cela nâexiste plus, quâon lâa en somme remembré  
Sous la forme dâun peu de terre et dâune dalle en pierreâ¦


La seconde partie qui va jusquâen 2013 montre bien cette lutte interne, intestine entre mémoire et oubli. James Sacré dans sa vie cosmopolite ne manque pas de lieux pour sâarrêter et réfléchir au paysage alentour, sa poésie descriptive est toujours captivante et saisissante, entre Espagne, Maroc, Etats-Unis et autres lieux de lecture en France :  

De petites fermes meurent dans la solitude dâun pli de pente
(Province dâAragon), 

On en revient toujours à une place un peu centrale
Et qui semble tenir dans sa main toutes ces rues lâchées, mais pas trop, autour dâelle
(Pertuis)  

Grosse ferme en volume de brique
Et le pinceau propre de quelques cyprès
(Toscane).

Ces arrêts et pauses dans un restaurant ou devant un café sur une table pour écrire dans le cahier sont toujours moyen au fond de revenir au père, façons dâêtre restaurées, souvenirs filtrés par le temps, le tutoiement étant encore la meilleure façon de garder le contact. Dans lâintimité des corps, lâauthenticité des attitudes et des paroles, ce qui résonne entre lâabsence qui gagne et le vivant qui demeure. James Sacré a toujours été un expert pour fouiller ces bandes de no manâs land entre deux zones opposées, mais qui se rejoignent dans les confins, pour y débusquer ces espaces de non-dit.

Je cherche le père que jâai eu.

La dernière partie « Quel tissu se déchire ? », la plus récente, montre bien lâusure du souvenir et de la mémoire. Les questions légitimes ou insidieuses contrarient la belle ordonnance des « approximative notices » :

Mon souvenir de toi nâest rien plus 
Quâun autre matériau pour écrire ?


Ou le doute qui affleure :

Dans le souvenir de toi qui nâest pas toi, souvenir
Si mal vivant dans la mémoire.


Dâautres deuils, très proches aussi, viennent emboutir et renouveler la peine initiale.

Le monde est un grand mouroir
Une machine à manger le vivant

Le monde comme une charpie livrée au vent.

Le lien du souvenir se délite, les douleurs tout autour sâaccumulent. Reste la centrale, lâultime au cÅur de lâécriture.

Jâattends de mourir aussi.
Je suis déjà mort dans le nom de mon père.


Les trois recueils sâemboîtent autant pour un hommage, un journal de la succession quâune sorte de testament différé. Celui à qui il sâadresse et lâauteur au fond ne font quâun. Le tissu nâest autre que la feuille de papier que le poète déchire en multiples morceaux.

Tout un héritage de rien
Qui sâen va finir en mots.

Jacques Morin

James Sacré, Quel tissu se déchire ?, éditions Tarabuste, 2021, 238 Pages, 15 â¬.



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