Aller au contenu

Photo

(Note de lecture), Philippe Blanchon, T r i l o g i e [1990], par René Noël


  • Veuillez vous connecter pour répondre
Aucune réponse à ce sujet

#1 tim

tim

    Administrateur

  • Administrateur principal
  • PipPipPipPip
  • 5 642 messages

Posté 10 mars 2021 - 09:38

 

Trajectoires

6a00d8345238fe69e2026bdec2f594200c-100wiVingt-deux ans, est-il tôt ou tard dans la vie ? Les poètes ne sont-ils pas ceux qui à vingt ans ne voient pas dix plus dix, mais multiplient 2 par 0 = 0, vivent l'infini plus que le temps ? Leur singularité a ses cycles, les courses des étoiles et les printemps rémanents. Bases de soi, c'est à cette aune que les écrits de jeunesse se lisent. Un zéro flottait sur l'eau écrit Daniil Harms, distillant le futurisme et partisan des dialogues sophistiques à bâtons rompus avec ses amis obérioutes. " Voix de Perséphone       Le blé noir : couche la tyrannie / et oublie les vers de ton maître ", Philippe Blanchon n'expérimente-t-il pas quant à lui le passage du savoir, de la maîtrise de l'écriture de vers antérieure, à son effacement ? L'écart, le pas de côté par le théâtre tragique et comique antique, ne constitue-t-il pas bel et bien une étape pour celui qui lit volontiers les poèmes de ses contemporains tout autant que ceux de siècles antérieurs ?

Ce sont trois pièces écrites il y a trente-et-un ans, depuis que la clarté s'est faite. La fiction du monde faussement divisé en un individualisme d'un Ouest « neuf », et en un nous « réalisé » à l'Est, complices d'un statu quo, jettent alors aux orties leurs idéologies. Philippe Blanchon n'engage rien d'autre quant à lui que la quête d'une voie singulière. La forme cherchée peut être vérifiée dans les changements et les façons de faire société a posteriori, toujours est-il que le poète ne se contente pas d'emblée d'écrire des poèmes dispersés, plus ou moins en cohérence de style ou de forme entre eux, mais étudie les mémoires des épopées lyriques et évalue ses propres voies avec pour étalon le continu, la recherche d'une continuité qui se substitue aux écritures en prose, cherche ainsi l'angle propice propre à grouper sur la page des personnages, nés de différents points de l'espace-temps, en bousculant les lois des récits linéaires et en renouvelant la question, qui sont et que font les interlocuteurs, quelles sont leurs modalités pratiques d'intervention dans le corps du texte ?

Le poète creuse alors son je à l'oreille, Empédocle, Aristophane, Endymion, les trois pièces gardées de ces séries d'expériences incarnent les matrices où prennent forme, sous les yeux du lecteur, les aïeux des personnages ultérieurs des « Motets ». Ce qui donne au lecteur l'occasion de voir sur le vif, au plus près des motifs et des traits intérieurs, natures du souffle du poète, les changements de formes opérer, le contenu ne variant pas plus que celui des physiques courues, qui ont cours d'époques en époques. Celles qui se modifient afin de ne pas se trahir, de la même façon que les sujets de chaque génération participent d'une forme de civilisation en changeant les durées, les intervalles, les intensités, les contenus de leur intériorité, les formes d'intervention de leur personne individuée dans le monde afin de répondre au mieux aux conditions objectives, aux exigences de ce qui a initié les visages et les figurations de l'écrit.

Courbe de l'espace-temps d'Einstein devenue peu à peu franchise des regards sans détours quand les vues des yeux font écran à la vision, au cru de la nature, l'écriture du théâtre par Philippe Blanchon témoigne ainsi d'une forme de vision du monde en devenir. Il est possible alors de voir en « Empédocle » l'ancêtre, l'embryon de Jan de « la Nuit jetée » (Motets) quand il déclare à Anétis « J'ai formé déformé et soigné / mais j'ai trébuché et dû gravir / seul dénudant sciences / et lois du poème.   ...     Tout est question de trajectoire. / Trajectoire non pas définie / par le but ou la cible / mais par le point de départ... », Jan personnage qui paraît et disparaît au cours du temps, dont l'âge importe moins que son autonomie singulière et jalouse, irréductible, qui lui permet de se trouver d'emblée familier avec les inconnus, chacun reconnaissant en lui cette part originale de soi permettant de faire société. « Aristophane », seconde pièce, n'est-il pas celui qui rit des dieux qui se prennent pour eux-mêmes ou pire encore, pour des hommes, et de ceux-ci qui se croient hommes tout court ou dieux privés d'admirateurs, de jouteurs, de festins ? Quant à « Endymion », « Deux fleurs nouvelles explosant / Imposant nouvelle souveraineté / Où les hommes scintillent d'une gravité nouvelle. », ne vit-il pas déjà cette configuration, constellation inédite des hommes que le poète prépare ?

Là s'amorcent les changements de composition de l'éther, des mouvements et déplacements dans l'espace-temps. Ni trame, ni maille qui longtemps ont fait le ressac, les retours, les creusets et canevas des récits, mais nacre et fil à plomb des créations, la contrée (Zauberkraft de Zanzotto) soit les paysages humains, « le fort fortifié par la vague / veillant  sous la lune amarrée / la basse marée vaquant à se frayer / dans la dune la large route / lieu des amoureuses » (« Le Reliquat de Santé »), l'infini peuplé à mesure qu'il échappe aux logiques formelles, soit la modernité de la poésie continuée par d'autres moyens.
 
René Noël

Philippe Blanchon, T r i l o g i e, [ 1990 ], La Nerthe, 2021, 146 pages, 12â¬




i4CuWFZCxCk

Voir l'article complet