je rêve de ces temps bénis et d'innocence
où les gens n'avaient pas d'autre adresse
qu'un bois, qu'une rivière ou qu'une colline,
du temps de nos arrières grands pères
que leur brave cheval ramenait à la maison,
affalés dans leur carriole après une nuit
d'amour, de jeu, de boisson et d'ivresse
les rues, dans les bourgs, le plus souvent
n'avaient pas de noms ni de numéros,
dans les villes, le regard flâneur pénétrait
au fond des cours, par les porches ouverts,
la concierge régnait sur les biens, les vies,
vitupérée, méprisée, soupçonnée, aimée,
la pipelette, l'espionne et l'ange gardien,
le seul point fixe et la mémoire du quartier
aujourd'hui,
l'internaute avance masqué, de mot de passe
en mot de passe, imagination épuisée,
mémoire noyée sous les dates de naissance,
les prénoms tronqués et les noms de lieux,
d'autres encore, cailloux blancs de Petit Poucet
vite avalés par la boue triste des chemins,
prêt à se jeter dans les bras de l'ogre, le Cloud
insatiable, dévorant tout sur son passage,
ne laissant que des cadavres exsangues
inertes, vidés de tout souvenir, de tout passé,
de toute pensée, de toute émotion, de tout rêve,
zombies à la recherche de leurs tombeaux,
errant sous un plafond de verre
qui en interdit l'entrée
s'il y avait encore, à l'avenir, pour l'internaute,
à l'instant d'exhaler son dernier souffle
et de décrocher, un au-delà du mur de Facebook,
nul doute qu'il lui faudrait montrer patte blanche,
décliner encore son pseudo, son adresse e-mail,
et il tremblerait de devoir avouer à Saint Pierre :
"Mot de passe oublié"
sans recours, . . . pour l'éternité





