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Chemin de croix

Posté par michelconrad, 20 février 2022 · 133 visite(s)

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Quand ma mère fut atteinte de la maladie d’Alzheimer, son comportement, dans sa petite maison et dans la rue où elle se trouvait, inquiéta le voisinage. Un jour, elle aligna des chaises sur le trottoir, se parlant à elle-même. Mais ce qui décida de tout, fut l’inquiétude soulevée par une rumeur : une infirmière, venue pour des soins, avait, semblait-il, découvert que le robinet de gaz, dans sa cuisine, était ouvert, et que le gaz s'était répandu dans la pièce. Cela me valut  d’être interpellé par la doctoresse qui l’avait prise en charge : « soit vous la placez en maison de retraite, soit j’appelle les pompiers et on l’emmène de force ». Le chemin de croix commença. S'ensuivirent ces hôpitaux, ces « ehpad », ces visages, ces gestes des aide-soignants, infirmières, médecins, jusqu’à ce qui arriva très vite : la mise sous tutelle. 




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Il me reste des images  : voir ma mère qui pleurait, avec une rose à la main, offerte par l’un de ces établissements, un jour de fête des mères, la voir pleurer à  un spectacle,  auquel elle était censée assister, elle qui devenait progressivement absente à tout ce qui l’entourait, qui ne me reconnaissait plus, m’appelait « monsieur », ou, me prenant pour mon père, « papa », en se faisant réprimander par les infirmières  : « mais c’est votre fils , Michel ! ».
 Il y  eut ce médecin qui me dit que la moyenne de l’espérance de vie dans ces endroits était de deux ans. Il y eut ce moment où l’on se rendit compte qu’elle ne savait plus jouer aux échecs, elle qui maîtrisait si bien ce jeu. Il y eut cet espace en libre accès la nuit, où elle cassa, avec sa canne, une télévision, au cours d’une déambulation nocturne, sans comprendre où elle était, ni pourquoi elle était là. Il y eut le jour où ma mère, dans un ascenseur, tendit les mains à son reflet, en disant : « bonjour madame ».

 Cette dépersonnalisation des malades est un supplice pour les « aidants ». Pour moi, c’était le surgissement d’un être inconnu, sans commune mesure avec sa propre image,  elle qui était si soucieuse de ses apparences et du regard d’autrui. Il y eut les résidents qui moururent de « fausse route », et dont l’on ne me parlait plus qu’à l’imparfait, quand je revenais, quelques jours après. Il y eut des spectacles, des animations, des jeux, pour des gens qui ne pouvaient les comprendre, et des danses pour ceux qui ne pouvaient plus danser. Le point culminant de l’absurdité fut, un après-midi, un conférencier venu parler de la vie de Jean-Jacques Rousseau, avec diapositives à l’appui,  à des êtres ayant perdu tout repère. Beaucoup somnolaient ou dormaient , ma mère était près de moi,  comme absente.



3

Mais le souvenir le plus pathétique à mes yeux, pourra paraître parfaitement anodin. Pour moi, il ne l’est pas, il ne le sera jamais. Un jour, j’arrivai, comme presque toujours, en début d’après-midi. Le matin, souvent, les  « résidents» étaient descendus au rez- de -chaussée pour un moment de « vie collective », mais ils étaient, en réalité, livrés à eux-mêmes et attendaient, espérant que quelque chose se produise. J’appris par l’animatrice que ma mère l’avait interpellée, en lui disant qu’elle avait quelque chose d’important à lui dire. Elle n'avait pas pu venir, n'ayant pas eu une seconde à lui accorder. Quand enfin elle avait pu se mettre à son écoute,  ma mère se trouva dans l’incapacité de retrouver la moindre bribe de ce qu’elle avait voulu dire, quelques heures plus tôt.



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Dans sa vie, ma mère rayonna longtemps d’une lucidité et d’un optimisme, d’une énergie, d’une force morale sans cesse renouvelés. La maladie brisa ses ailes d’ange, la réduisit à être une ombre dans un fauteuil roulant, incapable de comprendre les situations et les lieux où elle se trouvait, et leurs enjeux. J’ai vu les derniers sursauts de sa volonté de communiquer,  j'ai été témoin des dernières lueurs de sa raison. Cette dépersonnalisation est atroce à constater, c’est une extinction, une mise à l’abîme de tout ce qui constitue une partie essentielle de notre condition humaine.
Pour tout le temps qui nous reste, tant que nous le pouvons, donnons à ceux que nous aimons tout l’amour qu’ils espèrent, qu’ils attendent. Cueillons le temps d’aimer, avant que l’immobilité des pierres nous envahisse, nous englue. Les chemins de croix sont multiples : qui que nous soyons, il en est un qui nous attend. Le bonheur n’est qu’un interstice. Permettons à notre amour d’ouvrir ses ailes : il y a bien des bonheurs à traverser. La nuit viendra bien assez vite.



19/2/22


 

 

 

 

"La rivière au crépuscule" (19/2/202)

 

Image IPB

 

 

 


 

 



Pour ce ‘torrent de tendresse’ comme vous décrivez votre mère dans un autre poème, qui a passé sa vie constamment tournée vers les autres, il aurait été aimable que cette jeune femme ait eu le temps d’écouter ce qu’elle avait à dire de très important,  … Et je me dis aussi que ça aurait été l’espace de cet instant, un juste retour des choses.

Amitiés.

L.

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