Tout paysage peint est un peu un paysage mental, et c’est un peu de l’âme du peintre qui se dévoile. Pour ma part, je serais bien embarrassé de peindre le paysage mental de mes rêves : où trouverais-je les pinceaux pour traduire ce coin de clairière, en forêt, où, à l’âge de dix ou douze ans, j’ai appris que la vie pouvait être douce, où je me suis réconcilié avec la vie ? Il faudrait une peinture olfactive pour rendre l’arôme de la fraise des bois chauffée par le soleil, l’odeur de térébenthine de la résine des sapins fraîchement sciés et sur les troncs desquels je funambule, il faudrait une peinture tactile pour rendre le toucher de l’écorce tiède des sapins, il faudrait une peinture auditive pour rendre le bruit ininterrompu des insectes, le chant des oiseaux. Il faudrait un beau fouillis de traits pour dire les ronces et les herbes folles qui ont poussé dans la clairière, il faudrait une belle couleur pour le ciel, entre les cimes des sapins, comme un infini fragile et indestructible, à la fois.
extrait d'Une Odeur de lavande/Thionville/1997