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Troubadour


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#1 Loup-de-lune

Loup-de-lune

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  • Une phrase ::« Je suis la jeune leucémique des lisières, dont l'allure odysséenne et frêle tantôt se coule dans le rêve tantôt repasse le linéament du réel... la jeune érythrophore des confins, la féale étymologie des crépuscules, qu'intégralement la mort est impuissante à com-prendre et que la vie échoue à con-cerner entièrement... »

Posté 03 janvier 2021 - 10:24

Nous nous connectons, avec l'accord qu'elle nous a donné, à l'inscription à Toute La Poésie qu'elle a validée en juin 2013, afin de publier un poème intitulé 'Troubadour' découvert parmi tant et tant et tant d'autres dans les papiers personnels de Loup-de-lune... Que toujours vive la Poésie... ici et... ailleurs !... Nous ne manquons pas de le dédier...


Aux Mallarméennes


À Wakoda
dont le nom sonne comme celui d'un puissant samouraï


À hasia
à qui Loup-de-lune écrivit son tout premier message à la suite de son inscription après avoir lu l'intégralité des poèmes de son blog, le 14 juin 2013, ces mots, de tout l'enthousiasme de ses quinze ans : " Je vous trouve sublime "


(FG / BeV)





Troubadour


Écrirait-il aujourd'hui, ou n'écrirait-il pas ? Il ne pouvait en décider à l'avance. Et ce n'était nullement lié à la méandreuse condition d'être inspiré, ou de ne pas l'être. La réponse, passant inéluctablement par l'heur de la découverte, impliquait à la vérité une question plus méticuleuse : ferait-il la trouvaille du papier propice, ou ne la ferait-il pas ? Il quittait sa mansarde au moment où la lucarne dégorgeait potron-minet. Il parcourait la ville, scrutant le sol d'un regard fée, jusque dans la moindre venelle interlope, à la recherche d'un papier. Un papier recru d'abandon. Un papier orphelin d'égard et de rêve. Il avait rebaptisé le dédale des rues "l'orphelinat des papiers". Peu lui importaient les dimensions, la virginité, ou le degré de l'abîmement, et même il préférait le papier qui présentait déjà, comme une amorce ou comme un engagement, quelques griffonnages bleus, ou noirs, ou rouges. Mais par-dessus tout il chérissait le papier qui était la résultante des pluies, celui que la poussière ensablait à demi, le papier que des maculatures avaient arabesqué ou silhouetté de manière indélébile, celui qui avait été conculqué un nombre incalculable de fois, si bien qu'il finissait par être marqué comme du braille, ou perforé comme ces bandes par le défilement desquelles un limonaire manivelle de la musique. Il le recueillait, le faisait sécher ; il le dépliait, l'époudrait, détaché de tout souci de perfection, mais afin qu'il devienne un accueillant support. Pas une seconde ne lui traversait l'esprit de catégoriser en poème ce qu'il écrivait alors sur le papier réceptif, c'était un joli petit quelque chose fait avec des mots, un petit bijou, ou bibelot, de vocables, qui n'aurait peut-être pas même de destinataire, qui s'imaginait saisir un instant de pellicule urbaine, comme cette très vieille femme tout en noir, courbée, si courbée sur un porte-documents qu'elle serrait contre elle, et de telle façon que sa couleur rose formait un parfait triangle isocèle suppléant la tête évanouie. Un jour, au beau milieu des douze coups d'un midi de pluie, sa complexion quinquagénaire s'effondra. Une secrétaire de direction qui surgissait du bureau aérien où elle avait travaillé toute la matinée, fut si surprise par l'insolite du tableau que tous les papiers dont ses bras de cuir amarante étaient chargés s'envolèrent dans une véritable explosion. Le longiligne zigzag de la dépouille et la grimace de la mort furent délicatement linceulés par les rapports et les diagrammes retombant en cadavres exquis et en versicolores collages.


Loup-de-lune / LIU Bizheng