Restez sobres ! Si vous pensiez... Au bord de l'eau vous suiviez du même oeil qui vous déroba vers la ville le calme écoulement d'une clarté tranquille. Beaucoup se sont adonnés aux rêveries près des ruisseaux.
Rimbaud sondait la rivière où il ne pouvait boire,
Mallarmé dérivait élégamment dans la fluide stylistique aquatique où se résorbait un vain rêve vieux d'abandon.
Mais pour ceux-ci la force des rames ne laisse pas aux mares le soin de décider de leur sort.
Ils n'ont pour trésor que les rides d'un instant effacées à la surface de l'élément limpide qui glisse entre les bois affaissés.
Songez combien la Sorgue a convoqué de rencontres à la chevauchée des siècles, ainsi que des cycles se renouvelant de grande ampleur acoustique des chants charriant les sanglots.
Pétrarque à la recherche de sa fontaine de jouvence, la ragazza Laure sous la terre évadée,
Evadné, né de cette terre aussi René Char baignant dans le fleuve toujours et encore la seule fois, mais la mélancolie ne l'inspirait pas.
Et n'est-ce pas Maurice Scève armé des dizains innombrables de sa Délie qui eut l'idée de quêter aux rives de cette Sorgue vers Avignon ?
Pensez aux rendez-vous du temps et à l'astreinte des vastes combinaisons poétiques de ceux qu'il convoque, tel qu'il les rive en des ateliers de tisserands de vers.
Le rêve ne fuit-il pas vers les fleuves ?
Ainsi le Rhin, et le modeste Neckar, n'ont-ils pas fouetté un brusque torrent et son onde enserrant les hymnes et les odes de Hölderlin ?
Apollinaire passant les bras de la Seine pour y arrimer ses strophes, faute de quoi la chanson de 1900 fût autre...
Les rives de la vie ont la rivière pour rênes,
et la rêverie souveraine s'y marie,
car trop allitérante pour n'être que hasard ;
et la transparence aussi du coeur qu'elle chavire l'adoucit encore en belle verrerie cristalline.
Mais le vieux Platon en son Cratyle enseigne à dévier des mots trompeurs, leur jeu à facettes sidère mais il y réside aussi de la fausseté. Quand le compte tenu des mots frise la démesure, passons l'éponge au tableau où les termes s'affublent à l'échelle d'un monde, frôlons l'hybris,
une brise du soir qui glace les tempes,
et réchauffons-nous de deux ou trois mots simples et hygiéniques brûlant dans l'âtre propice :
l'apôtre de la rêverie, l'homme de l'Aube, Gaston Bachelard, a défini le complexe d'Ophélie.
La folie et l'eau en Ophélie nous rappellent la composante liquide instable enfermée en nous, les fluides s'écoulant en notre for intérieur, et combien nous sommes dépendants d'un rythme et d'un flux au courant équilibré,
insérant nos dérives personnelles dans le flot temporel qui attire à l'estuaire,
ce retour vers la mère/mer éternelle,
objet du premier rêve.





