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Le jour où . . .


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12 réponses à ce sujet

#1 Jped

Jped

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  • Une phrase ::Le voyage immobile après une vie de voyage

Posté 19 février 2021 - 06:29

                                    le jour où
un obus, venu d'on ne sait où,
a troué de part en part les murs,
exactement à l'angle de la salle 
où chaque jour elle s'asseyait,
à la juste hauteur mortelle : 
le hasard seul, aveugle, a voulu
que ce jour-là soit un dimanche
               et qu'elle n'était pas là

 

         le poète l'a dit, à peu près :


même un tir de roquette
     " jamais n'abolira le hasard"

 


                                    le jour où
nous avons passé le pont sur le Chari
qui conduisait au Cameroun
et que nous avons éprouvé alors
un grand sentiment de légèreté ,
comme une libération, un don gratuit ,
la respiration du noyé
sortant la tête hors de l'eau et sauvé ,

alors seulement nous avons compris
que nous avions vécu des mois
dans cette  terreur inconsciente
qui  façonne notre être profond,
à notre insu, comme chez les boeufs
promis à l'abattoir et qui ruminent,
résignés, consentants
                     dans l'attente de la mort



                                             le jour où
nous avons erré sans boussole,
à travers un pays sans routes :
les pistes se croisaient, anonymes,
et nous ne savions pas s'il fallait
prendre l'une ou l'autre,
ou cette autre encore,
jusqu'au village-fantôme
accroché au haut de la falaise
et surplombant le lit à sec d'une rivière
qui s'était perdue dans les sables
ou avait changé son cours,
effet sans doute de la malédiction
des Esprits que les hommes, ingrats,
avaient abandonnés
        pour un nouveau Dieu étranger
 

 

 

 le jour où     . . . . .


 

 

le jour où   . . . .

 

 


                                      mille jours,
jusqu'au jour où nous repartirions,
                  cette fois pour toujours



     nous emporterions de ces années
au sud du Sahara
non des masques et des tapis
mais, au plus profond de nous-mêmes,
l'image, magnifiée sans doute
mais vraie, éternellement vraie,
de ces être fragiles mais debout
dans le plus grand dénuement
et au coeur du malheur,
réduits à leur seule condition d'hommes
et tirant de là leur force et leur beauté,

 

ne craignant ni la faim, ni la soif,
ni la mort, fières épures
de ce que l'humanité
a de plus misérable et de plus grand,
forçant le respect par leur courage
et leur foi, malgré tout,
en un avenir moins sombre,
pour leurs enfants
          ou les enfants de leurs enfants

 


ils auraient pu dire avec le poète* :



" A tous les repas pris en commun,


nous invitons la liberté à s’asseoir.


                                                 
La place demeure vide


             mais le couvert reste mis "

 

 

*René Char, Feuillets d’Hypnos, 131



#2 le hamster

le hamster

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Posté 20 février 2021 - 12:46

Grandiose.

Et je lis et relis souvent les Feuillets d'Hypnos...

#3 Hattie

Hattie

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Posté 20 février 2021 - 06:23

Je ne crois pas que les ' bœufs promis à l'abattoir ' soient vraiment ' consentants ' de la mort qui les attend _

La comparaison et l'alignement... ne me semblent pas heureux du tout.

 

Pas davantage heureux la comparaison et l'alignement avec le tourisme tellement plus innocent que les opérations militaires _

 

Puisqu'on en est au conditionnel employé, ' ils auraient pu dire ', permettez-moi cette lecture _

 

Tout homme craint la faim, la soif, la mort, la condescendance sur ce sujet est choquante _



#4 M. de Saint-Michel

M. de Saint-Michel

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  • Une phrase ::Je suis quelqu'un pour qui poésie et respiration ne font qu'un.

Posté 20 février 2021 - 12:13

Votre poème relève d'un bel et grand humanisme - à mille lieues de celui, avachi, de nos sociétés déliquescentes...

#5 Jped

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  • Une phrase ::Le voyage immobile après une vie de voyage

Posté 20 février 2021 - 08:11

"Je ne crois pas que les ' bœufs promis à l'abattoir ' soient vraiment ' consentants ' de la mort qui les attend _
La comparaison et l'alignement... ne me semblent pas heureux du tout."

 

Il s'agit d'un pays en proie à une guerre pour le pouvoir, dont j'ai essayé d'évoquer la situation, au sein de la société civile, à partir de mon expérience personnelle, à travers ma subjectivité.
D'où des  projections comme celle des bœufs conduits à l'abattoir : les ruminants " résignés et consentants", c'est mol, c'est nous dans notre impuissance.

 

"Pas davantage heureux la comparaison et l'alignement avec le tourisme ..."
  ?????  Je ne comprends pas. Vous faites allusion peut-être à ce parcours erratique qui nous conduit à un village condamné au bord d'une rivière à sec. Aucun avenir touristique ou autre.

"Puisqu'on en est au conditionnel employé, ' ils auraient pu dire ', permettez-moi cette lecture _

 

Tout homme craint la faim, la soif, la mort, la condescendance sur ce sujet est choquante ".  :

 

Dans ces années-là (fin des années 80 ) , les Tchadiens que nous rencontrions dans notre travail, pas spécialement engagés dans l'un ou l'autre camp, considéraient que leur espérance de vie, quel que soit leur âge, était de 18 mois à 30 mois.

 

Et ils ne mangeaient qu'un repas de boule de mil par jour.

 

Il n'y a pas de condescendance de ma part. Je fais un constat et dis mon admiration pour ces hommes et ces femmes qui, dans ces conditions, restaient debout et dignes, accomplissant leur tâche avec une constance et une conscience sans faille.

Sans romantisme, sans ostentation, modestement, avec entêtement, comme nos ancêtres cul-terreux ou ouvriers ont su assumer, sans se plaindre, leur sort misérable ... .

 

Je ne pense pas que nos points de vue sur ces sujets soient très différents.



#6 Anwen

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  • Une phrase ::«La route vers l'inconnu est toujours bienvenue»

Posté 20 février 2021 - 09:30

La fin peut-être "orientaliste" (au sens de Saïd), effectivement.

Ce qui ne me semble pas exclure la sensibilité personnelle.

Je pensais les écarts voulus et les trouvais intéressants.



#7 Jped

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  • Une phrase ::Le voyage immobile après une vie de voyage

Posté 20 février 2021 - 11:10




"Anwen : La fin peut-être "orientaliste" (au sens de Saïd), effectivement.
Ce qui ne me semble pas exclure la sensibilité personnelle.
Je pensais les écarts voulus et les trouvais intéressants.


Edward Saïd ( L'Orientalisme : L'Orient créé par l'Occident (1978)) voit dans l'orientalisme :
- une tradition artistique et scientifique d'étude de l'Orient par l'Occident,
- mais aussi une attitude générale de condescendance envers les sociétés du Moyen-Orient, d'Asie et d'Afrique du Nord qui sont pensées comme statiques, sous-développées et fondamentalement différente de l'Occident ;
-et un outil au service de l'impérialisme.


Mon expérience directe ( Maroc : 4 ans; Tchad : 3 ans ) m'a fait faire le chemin inverse : une déconstruction de cette vision occidentale de l'orient..
Ou ai-je rêvé?

D'où cet écart, peut-être.

Les préjugés sont inconscients, c'est vrai, et les ruses de l'esprit infinies... .Chez nous tous.

#8 Hattie

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Posté 21 février 2021 - 06:59

"Je ne crois pas que les ' bœufs promis à l'abattoir ' soient vraiment ' consentants ' de la mort qui les attend _
La comparaison et l'alignement... ne me semblent pas heureux du tout."

 

Il s'agit d'un pays en proie à une guerre pour le pouvoir, dont j'ai essayé d'évoquer la situation, au sein de la société civile, à partir de mon expérience personnelle, à travers ma subjectivité.
D'où des  projections comme celle des bœufs conduits à l'abattoir : les ruminants " résignés et consentants", c'est mol, c'est nous dans notre impuissance.

 

"Pas davantage heureux la comparaison et l'alignement avec le tourisme ..."
  ?????  Je ne comprends pas. Vous faites allusion peut-être à ce parcours erratique qui nous conduit à un village condamné au bord d'une rivière à sec. Aucun avenir touristique ou autre.

"Puisqu'on en est au conditionnel employé, ' ils auraient pu dire ', permettez-moi cette lecture _

 

Tout homme craint la faim, la soif, la mort, la condescendance sur ce sujet est choquante ".  :

 

Dans ces années-là (fin des années 80 ) , les Tchadiens que nous rencontrions dans notre travail, pas spécialement engagés dans l'un ou l'autre camp, considéraient que leur espérance de vie, quel que soit leur âge, était de 18 mois à 30 mois.

 

Et ils ne mangeaient qu'un repas de boule de mil par jour.

 

Il n'y a pas de condescendance de ma part. Je fais un constat et dis mon admiration pour ces hommes et ces femmes qui, dans ces conditions, restaient debout et dignes, accomplissant leur tâche avec une constance et une conscience sans faille.

Sans romantisme, sans ostentation, modestement, avec entêtement, comme nos ancêtres cul-terreux ou ouvriers ont su assumer, sans se plaindre, leur sort misérable ... .

 

Je ne pense pas que nos points de vue sur ces sujets soient très différents.

 

Il existe de nombreuses façons d’entrer dans un poème, d’entrer en lecture. Toutes ne déclenchent pas de l’enthousiasme. Et tant mieux pour la poésie, qui n’en sort que plus vivante, alerte. Critique. Libre.

 

Je veux bien entendre vos raisons d’écriture, vos justifications.., Jped, certainement très respectables, sensibles, d’une plutôt belle plume, mais ce n’est pas la question. Mon commentaire est en regard d’une lecture,  _ ma lecture.

 

Pour vous répondre rapidement sur ce point, l’allusion au ‘ tourisme ‘ n’est que l’écho secondaire de ‘ nous emporterions de ces année au sud du Sahara non des masques et des tapis mais, au plus profond de nous-mêmes, l'image, magnifiée sans doute mais vraie, éternellement vraie,…’. Je ne parle aucunement ‘ d’avenir touristique ‘. J’ai eu cette image, ce parallèle évoqué, d’un tourisme aisé.

 

L’essentiel de ma réactivité, acuité, n’est pas tant sur le regard (voyeur) que sur le c(h)œur du regardé. Par où je suis entrée. Ces femmes et ces hommes que vous tentez de décrire,

ne craignant ni la faim, ni la soif, / ni la mort, fières épures / de ce que l'humanité / a de plus misérable et de plus grand, /forçant le respect par leur courage / et leur foi, malgré tout, /...‘,

je me surprends à les entendre dire, penser : _ ‘ je ne suis pas ce que tu dis ‘. C’est une lecture, ma lecture, tout à fait respectable.

 

Permettez-moi, également, sans aucune agressivité, ni gravité, de trouver assez impersonnel, un peu ostentatoire, et en-dehors du cœur du ' regardé '... le recours aux ‘ Feuillets d’Hypnos ‘. Mais mon appréciation de lecture, une fois de plus, ne vaut pas plus, pas moins qu’une autre. Elle est libre. Les feuillets peuvent s'envoler..............



#9 Anwen

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  • Une phrase ::«La route vers l'inconnu est toujours bienvenue»

Posté 21 février 2021 - 08:44

Je reviens sur ma réponse pour la préciser, en espérant ne pas vous avoir blessé.

J'ai évoqué l'orientalisme simplement à cause de l'association "misère / force de vie", souvent mise en avant par le regard occidental (ce qui ne veut pas dire qu'elle est fausse !) et du spectre des auteurs français qui éclaire cette vision (bien que, là encore, j'ai beaucoup apprécié Mallarmé !)...

Après, Saïd, on n'apprécie plus grand chose si on lit avec sa grille en systématique ! C'est comme Achebe avec Conrad...

Il faut de la nuance en tout ! Il y a aussi l'art, la sensibilité de l'auteur, son expérience.

En tout cas, c'est ma vision de non-littéraire. Je n'ai peut-être pas un regard critique assez affuté pour me servir de ces auteurs !



#10 Jped

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Posté 21 février 2021 - 10:59




Il existe de nombreuses façons d’entrer dans un poème, d’entrer en lecture. Toutes ne déclenchent pas de l’enthousiasme. Et tant mieux pour la poésie, qui n’en sort que plus vivante, alerte. Critique. Libre.

Je veux bien entendre vos raisons d’écriture, vos justifications.., Jped, certainement très respectables, sensibles, d’une plutôt belle plume, mais ce n’est pas la question. Mon commentaire est en regard d’une lecture, _ ma lecture.

...


L’essentiel de ma réactivité, acuité, n’est pas tant sur le regard (voyeur) que sur le c(h)œur du regardé. Par où je suis entrée. Ces femmes et ces hommes que vous tentez de décrire,
‘ ne craignant ni la faim, ni la soif, / ni la mort, fières épures / de ce que l'humanité / a de plus misérable et de plus grand, /forçant le respect par leur courage / et leur foi, malgré tout, /...‘,
je me surprends à les entendre dire, penser : _ ‘ je ne suis pas ce que tu dis ‘. C’est une lecture, ma lecture, tout à fait respectable.

Permettez-moi, également, sans aucune agressivité, ni gravité, de trouver assez impersonnel, un peu ostentatoire, et en-dehors du cœur du ' regardé '... le recours aux ‘ Feuillets d’Hypnos ‘. Mais mon appréciation de lecture, une fois de plus, ne vaut pas plus, pas moins qu’une autre. Elle est libre. Les feuillets peuvent s'envoler..............



Toute lecture met en jeu tout notre être, jusqu'au plus profond et au plus obscur de nous-même : c'est notre liberté ... ou notre loi.

A propos des " Feuillets d'Hypnos " : les paroles de lucidité et d'espoir du Résistant René Char ont gardé tout leur sens pour bien des hommes, au-delà de nos frontiëres

#11 Jped

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Posté 21 février 2021 - 11:19

"Je reviens sur ma réponse pour la préciser, en espérant ne pas vous avoir blessé.
J'ai évoqué l'orientalisme simplement à cause de l'association "misère / force de vie", souvent mise en avant par le regard occidental (ce qui ne veut pas dire qu'elle est fausse !) et du spectre des auteurs français qui éclaire cette vision (bien que, là encore, j'ai beaucoup apprécié Mallarmé !)...
Après, Saïd, on n'apprécie plus grand chose si on lit avec sa grille en systématique ! C'est comme Achebe avec Conrad...
Il faut de la nuance en tout ! Il y a aussi l'art, la sensibilité de l'auteur, son expérience.
En tout cas, c'est ma vision de non-littéraire. Je n'ai peut-être pas un regard critique assez affuté pour me servir de ces auteurs "

Merci pour vos commentaires, tjrs informés, nuancès et intéressants, qui ouvrent de vrais débats. Ici sur les inconscients culturels dans les deux camps, du dominant et du dominé. Sans oublier la mauvaise conscience de l'ex-colonisateur.qui, comme en religion, se surajoute au pèché.

#12 Hattie

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Posté 21 février 2021 - 03:08


 Les feuillets peuvent s'envoler..............

_______________________________________

Toute lecture met en jeu tout notre être, jusqu'au plus profond et au plus obscur de nous-même : c'est notre liberté ... ou notre loi.

A propos des " Feuillets d'Hypnos " : les paroles de lucidité et d'espoir du Résistant René Char ont gardé tout leur sens pour bien des hommes, au-delà de nos frontiëres

 

‘ Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse. Oblige-toi à tournoyer. ‘

 

Feuillets d’Hypnos _ 212 _



#13 Jped

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Posté 21 février 2021 - 05:29

Hattie
‘ Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse. Oblige-toi à tournoyer. ‘
 
Feuillets d’Hypnos _ 212


Belle conclusion!

Comme aussi :

"Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d'eux."

Feuillets d’Hypnos