à travers le feuillage épars,
le froid soleil de novembre
24 novembre 2025 - 10:56
à travers le feuillage épars,
le froid soleil de novembre
14 novembre 2025 - 02:15
analphabète dans notre langue,
chien ou agneau parmi les loups,
loup farouche parmi les chiens,
loup-garou au milieu des hommes,
il était venu d'un de ces pays de l'est
à l'histoire mouvementée, souvent
tragique, comme un Ulysse à l'envers,
un Ulysse fuyant son pays d'origine,
par mer, au gré des courants furtifs,
marin de fortune, passager clandestin,
ou à travers tous les pays d'Europe,
dans le chaos fiévreux des guerres,
combattant pour quel camp
dans ces temps sombres, inquiets ?,
pour l'un d'abord, pour l'autre
après peut-être, c'était son secret
que nul n'a jamais essayé de percer
sans doute par pudeur ou par lâcheté,
de crainte de découvrir trop d'horreur,
trop de souffrances ou de remords
on ne lui connaissait ni femme ni maison,
il couchait ici ou là au hasard des saisons
et des travaux, souvent à la belle étoile
ou dans quelque mazet abandonné
en bord de vigne ou Dieu sait où
Elékés,
(son nom, ou peut-être un nom d'emprunt),
était chez lui ici, partout et nulle part,
sur tous les chantiers, dans les vignes,
dans les garrigues, au bord des étangs,
prêt à rendre service, à prêter main forte,
quelle que soit l'heure où le lieu :
Voi, voi, voi !
c'était les seuls mots clairs qu'il prononçait,
en dehors d'un gromelot, d'un charabia
que ni lui ni les autres ne pouvaient démêler
et qui lui servaient sans doute de masque,
d'armure pour cacher quelque lourd secret
ou simplement pour se retirer du monde
et des hommes, à la poursuite d'on ne sait
quels songes, quels fantasmes, quelle folie,
nés de son passé
et qui lui avaient forgé un destin
d'homme sauvage dans notre pays sauvage
des Corbières, son vrai pays , son Ithaque
Voi, voi, voi !
il a disparu un jour, emportant son secret,
nul registre ne porte son nom, nulle tombe,
il s'en est allé comme il était venu,
sur les ailes du vent
15 octobre 2025 - 06:54
Ils étaient tous deux presqu'aussi vieux que l'ancien four à bois
dans lequel il avait cuit le pain pour tous pendant un demi-siècle
et qui, vrai Moloch , crachait du feu en fin de nuit et , au matin,
Dieu rassasié, exhalait son haleine brûlante quand l'homme,
pour ajuster le degré de chauffe, enfournait quelques fougasses*
d'un seul geste puis, pour juger du point de cuisson, les retirait,
souvent dorées à point ou alors, les mauvais jours, noircies,
cramées, au goût de caramel inoubliable, au bord de l'amertume
Leur vieillesse heureuse
s'étirait maintenant, à l'étage, dans cette si douce chaleur
qui montait vers eux depuis le fournil, dont la vie secrète
leur était si familière qu'ils reconnaissaient chacun des bruits,
chaque frôlement, le moindre murmure , les silences aussi
que ponctuaient des éclats de voix qui, souvent, évoquaient,
pour eux, un visage, des rires qui leur réchauffaient le cœur,
les ramenant sans cesse aux belles années d'autrefois,
quand, dans la nuit, Antoine pétrissait religieusement la
pâte qui gonflait pendant qu'il jetait les tous premiers sarments
dans le four béant, encore tout tiède des fournées de la veille
La rue s'embrasait à son tour et, en face, sur les façades
à travers la fenêtre largement ouverte du fournil,
se jouait, en ombres chinoises, la Geste fantastique
dont Antoine était le vrai héros, Don Quichotte moderne,
ferraillant devant les braises ardentes, avançant hardiment
puis battant en retraite, revenant cent fois à l'assaut
dans ce qui semblait être un combat dérisoire, interminable,
dont sortirait pourtant la miche de pain de chacun d'entre nous
Vers la fin de leur vie, ils descendaient parfois de leur refuge
parmi les pains, aux formes et aux noms inconnus autrefois,
paillasses, torsadés, en épi, aux noix, au germe de blé, au sésame,...
Antoine les caressait du regard, entre nostalgie, étonnement
et tristesse : " Aujourd'hui, Monsieur, tout n'est que fantaisie ... "
Alice le regardait, assise sur la dernière marche de l'escalier,
un peu perdue elle aussi, mais son éternel sourire aux lèvres
Heureusement, le vieux four était toujours là, encore chaud
de la dernière fournée du matin, fidèle et qui ne ment pas.
Et il serait encore là, longtemps après eux ... .
* Les fougasses d'aujourd'hui ( fogazza) nous ont fait oublier que leur fonction initiale était de vérifier que le four était à bonne température. Leur goût est incomparable ( sans rapport avec les ersatz qu'on vend sous ce nom aujourd'hui, sauf évidemment si elles ont été cuites comme ici, dans un four à bois ).
04 octobre 2025 - 10:20
en vrai enfant de la rivière, il savait,
par expérience,
qu'on ne peut vaincre le courant,
pour le traverser,
qu'en se soumettant à lui,
en se livrant à son bon vouloir,
pour reprendre pied très en aval,
sur l'autre rive
et pourtant, il avait le sentiment ,
enivrant, de dompter le torrent
alors qu'il n'en était que l'esclave
habile, de duper cette force brute,
hypocritement, pour parvenir à ses fins
autour de la piste,
les tambours se sont tus, et là-haut
la femme ailée, les yeux bandés,
lâche son trapèze, en un vol mortel,
corps aveugle à la dérive,
dans un temps suspendu
et suant l'effroi ..... mais
elle fend l'air, dans une trajectoire
parfaite, comme la flêche de l'archer,
pour se suspendre, au bout de sa course
aux mains tendues de son partenaire
le chef d'orchestre incontesté**
au sommet de son art,
souverain, suspend son geste,
porte son regard jusqu'à l'horizon,
tel le cavalier qui rend les rênes
à sa monture,
et la horde de ses chevaux sauvages,
pleine de fougue et indomptée,
poursuit seule sa course, le galop assuré,
ivre de liberté, inventant son chemin
dans la prairie, jusqu'au corral
où elle s'abat, tout à coup apaisée,
saoulée par les grands espaces,
épuisée, étonnée de son aventure
et les flancs encore frémissants
alors, le chef d'orchestre,
seul vrai maître du jeu, même absent,
d'un geste bref, abrupt, met un point final
à la chevauchée sublime
..............
l'enfant de la rivière, la femme trapéziste,
le chef d'orchestre semblent nous suggérer,
peut-être, chacun à sa manière, qu’on peut,
"atteindre son but sans savoir comment ***,
après avoir acquis l'habileté d'un maître
par une pratique têtue, de paysan à la terre,
d'artisan, outil à la main, de marin sur le pont,
inébranlable au coeur des plus fortes tempêtes,
comme dans le vol du papillon dont on suit,
avec crainte et étonnement, les arabesques
inattendues, mais qui ne l'empêchent jamais,
au terme de sa course,
de plonger enfin dans la corolle odorante,
et de s'enivrer de son puissant nectar
tout comme le poème le plus ordinaire qui,
après des tâtonnements, des repentirs,
prend sa forme définitive, indiscutable,
intangible,
enfant sortant difficilement, après neuf mois
du ventre de sa mère, et qu'on accueille
comme s'il était annoncé,
prévu de toute éternité
* « Caminante, no hay camino, se hace el camino al andar » Antonio Machado
( Marcheur, il n’y a pas de chemin, on fait le chemin en marchant )
** Témoignage du grand chef d’orchestre Georges Prêtre
*** Tchouang-tseu dans «Le rêve du papillon »
« Atteindre son but sans savoir comment est appelé avoir la Voie. »
Mais , il y a un travail préalable à faire sur soi : se défaire d’idées reçues, de réflexes acquis, de principes d’action, … , car,
« La vie est comme la suie qui se dépose sur le cul d'une casserole. » . Et qu’il faut décaper d’abord.
12 septembre 2025 - 11:22
Dos crawlé
face vers le ciel,
ses deux bras, l'un puis l'autre,
labourent la surface de l'eau
comme les aubes des bateaux
qui remontaient le Mississipi
ou comme les norias
dans les terres assoiffées du sud
chaque brasse soulevant une traînée
de perles nacrées, queue de comète
un instant suspendue dans l'air,
puis s'évanouissant
un étau froid enserrant sa poitrine,
l'instant d'avant chauffée à blanc
par le sable brûlant au soleil,
nappe liquide frémissante
sur son torse, parcourue
par de courtes vaguelettes
comme sur la plage à marée basse
le visage à demi-immergé,
divisé au couteau par la ligne-frontière
entre l'air et l'eau, nuque glacée,
face éblouie
tout le corps enveloppé
comme par la longue caresse
d'une main de femme,
la nuit,
dans ces noces de l’homme
et de l’océan

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